Surveiller et punir au pays de Kubrick et d’Orwell

Publié: 05/08/2009 dans A suivre
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clockworkRudy mon pote, t’as pas fini de morfler !

Les jeunes délinquants britanniques vont semble-t-il continuer à bénéficier d’un régime très spécial de la part du gouvernement travailliste de Sa Majesté. Là-bas, comme à Paris, la délinquance juvénile est un sujet qui devient régulièrement le théâtre d’expérimentations nauséabondes. Mais l’équipe de Gordon Brown gagne des point sur la Sarko Team. Après le « passeport à points » — qui conditionne l’octroi de la nationalité britannique à un « bon comportement », comme d’éviter de manifester… contre la guerre — voilà que se renforce outre-Manche un programme de « rééducation » de familles entières sous prétexte de «s’attaquer aux comportements anti-sociaux» des ados (« Tackling anti-social behaviour and its causes », éructe le slogan gouvernemental). Visite aux frontières de Clockwork Orange et de 1984.

D’abord, une rectification s’impose. Le tabloid Sunday Express a interprêté avec précipitation une annonce conjointe des ministères de l’Intérieur, de l’Enfance et de la Justice, le 22 juillet. Il serait question, selon le tabloid, d’un «plan de £400 millions visant à placer 20.000 familles à problèmes sous la supervision de caméras vidéo, 24h/24, dans leur propre maison». «Elles seront surveillées afin de s’assurer que les enfants vont bien à l’école, se couchent à l’heure et s’alimentent correctement. Des agents privés de sécurité effectueront des vérifications à domicile et les parents seront aidés à combattre la drogue et l’alcoolisme.»

Tout cela est bien exagéré, mais le programme en question — The Youth Crime Action Plan (YCAP), doté l’an dernier d’une coquette enveloppe de £100 millions, soit à peu près €150 millions — existe bel et bien. Le ministère de l’Intérieur (Home Office) reconnait qu’il a déjà «pris en charge 2.300 familles afin de modifier leur comportement» (sic). L’objectif d’atteindre 20.000 familles «prises en charge» d’ici 2 ans est également bien réel, tout comme le fait de quadrupler le budget pour culminer à 400 millions. En revanche, le recours, au domicile des familles, à la surveillance vidéo en circuit fermé (closed-circuit CTV en version originale) n’est pas du tout envisagé à cette échelle — on respire? Pas vraiment, car il existe déjà des sortes de prisons familiales (espaces de vie étroitements surveillés) qu’il serait si simple de placer sous contrôle vidéo.

(Source: Wired)

(Source: Wired)

Selon un témoignage difficile à vérifier pour l’instant (cf l’article de Wired), il existerait actuellement en Grande-Bretagne cinq ou six « unités » qui hébergent des familles entières pour mieux parfaire leur rééducation comportementale. Aucune surveillance vidéo ne serait disposée à l’intérieur, mais on imagine qu’il y en a déjà à l’extérieur. Ces « unités » ressemblent à des CEF, les nouveaux « centres éducatifs fermés » créés récemment en France — des prisons pour mineurs, pour faire court. Sauf que nos cousins anglais ont élargi le concept en transformant en rats de laboratoire papa, maman et les frères et soeurs en même temps… Imaginez les caméras de TF1 et de M6 autorisées à filmer des « enquêtes exclusives » ou des « confessions intimes » dans de tels studios. Endemol doit en saliver d’avance…

Ce merveilleux plan de rééducation sociale a même ses « brigades », les YOT (Young Offending Teams), qui mélangent services de police, de probation et d’action sociale. Le tout pour constituer un plan à la fois proche de la « police de la pensée » si chère à George Orwell et des centres de désintoxication à la violence imaginés par Kubrick [ou plutôt Burgess, auteur du bouquin original] dans Orange Mécanique.

A l’origine — grand classique —, il s’agissait pourtant d’un programme de prévention, et non de répression. Il est né en Ecosse en 1995 sous le terme générique de « Family Intervention Projects » (FIP).

L’objectif de ces FIP a été complètement perverti par le gouvernement, indique Terri Dowty, directeur de l’association ARCH (Action on Rights for Children), également membre de l’Advisory Board de l’ONG Privacy International. Tout en confirmant les élucubrations du Sunday Express, il m’a envoyé ce témoignage que je reproduit avec son accord:

Les ‘Family Intervention Projects’ ont commencé il y a plus de 10 ans (lancés par l’association NCH qui se nomme Action for Children maintenant). C’était un programme basé sur le volontariat. Le but était d’aider des familles au bout du rouleau. Cela concernait des gens qui avaient été exclus à plusieurs reprises pour des abus de voisinage et risquaient de voir les services sociaux leur retirer la garde des enfants pour négligence.

Le projet initial  consistait en un immeuble pouvant accueillir 4 familles en même temps [et non 12, comme indiqué précédemment, NDR], avec une équipe d’éducateurs résidant sur place pour travailler de manière intensive avec les familles pour leur réapprendre à vivre avec d’autres personnes de manière constructive et à mieux structurer la vie de famille. J’étais pour ma part sceptique, au début, mais finalement les résultats étaient plutôt bons, et je dois dire que les responsables ont mis des années à persuader le gouvernement à les subventionner.

Ça me désespère de voir que Ed Balls ([ministre de l’Enfance et de la famille] veuille établir des objectifs chiffrés du nombre de famille impliquées dans ce type de programme. Ce devait être une exception, réservée à très peu de gens, comme une dernière chance après avoir épuisé toutes les autres solutions. Et il était impossible de prévoir combien auraient pu en bénéficier. Soudain, cela devient un moyen de coercition de l’autorité parentale…

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement détourne un projet d’envergure humaine en une détestable opération de propagande. Par exemple, à Leicester, une organisation locale, Parentline, menait à bien un projet de soutien et d’aide aux mères monoparentales qui n’avaient pas d’autre famille pour les supporter.  L’idée était de les accompagner dans cette phase difficile. Ça marchait très bien, et puis un jour Parentline a demandé des subventions afin d’élargir l’expérience à d’autres régions du pays. Après avoir reçu les fonds, ils ont été très déçus. Blair [alors Premier ministre] a fait un discours en liant leur projet et sa politique de lutte contre les «comportements antisociaux», tout en citant cette expérience comme un exemple d’action gouvernementale pour prévenir de «futures menaces sur la société». Les gens de Parentline en ont été horrifiés. Ils ont réfléchi quant à accepter ou non les subventions, finalement ils ont pris le risque — et aujourd’hui, toutes les personnes à l’origine de l’association n’en font plus partie…

Rudy, le jeune voyou cité dans les morceaux des Clash ou des Specials, n’a vraiment pas fini de morfler !

commentaires
  1. […] Surveiller et punir au pays de Kubrick et d’Orwell « # numéro lambda # […]

  2. Benjamin dit :

    Éloquent… On y arrive tout doucement, à 1984. D’ailleurs, quiconque a déjà essayé de poster sur Facebook un lien sérieux sur un sujet de société a déjà dû ressentir la solitude de Winston Smith en voyant celui-ci passer complètement inaperçu, lorsqu’en revanche la dernière vidéo d’une bagarre entre un chat et un chien suscite des dizaines de commentaires.

    Par contre, Kubrick n’a rien imaginé, c’est sauf erreur Anthony Burgess qui est l’auteur d’Orange Mécanique.

  3. numerolambda dit :

    bien vu sur Burgess, merci pour le rafraichissement de mémoire!

  4. Stef dit :

    Moi qui suis un futur travailleur social commence à avoir peur de l’avenir de mon travail. Nous travaillons avec les familles mais comment le faire dans ces conditions (qui pourraient bien donner des idées au gouvernement de Marianne) en respectant le libre choix et libre arbitre de chacun (enfant, parents…)
    1984 commence véritablement à s’approcher alors à quand une explosion de ce système!…

  5. René M dit :

    Ce qui est frappant c’est « la récupération et le détournement » qu’en font les politiciens (c’est vrai sous tous les cieux ! pas seulement en G.B) .— voir ci-dessus le projet initial dont parle Terri Dowty —
    Détournement est trop faible,que dis-je « défiguration » , transformant un projet intelligent, et efficace comme dernière chance sans doute dans des cas particuliers, en répression étatique.
    Moralité : associations « refusez les subventions gouvernementale, ne les demandez surtout pas, ou alors prenez un grand stylo avant de signer le contrat, comme la grande cuiller avant de diner avec le diable !  »
    Et en plus de ça tous ces Blair et autre Ed Balls, ils oublient qu’une des premières causes de délinquance est la misère et les inégalités,et tous ces facteurs sociaux qu’il faut améliorer au lieu de verser dans le répressif et la société surveillance
    Devrait lire ces gens là (ou relire) Victor Hugo « Les misérables ».

  6. […] 2. Surveiller et punir au pays de Kubrick et d’Orwell – ein Eintrag mit einer Analyse in einem französischen Blog (in franz.) – darin auch der Link zum Youth crime action plan […]

  7. caleb irri dit :

    bonjour,

    quand on commence à s’attaquer à l’éducation de la jeunesse par un organisme gouvernemental policier, c’est signe que la génération qui nous suit va trinquer: en réponse aux troubles sociaux grandissants, les Etats préparent déjà la réplique.

    ça va être dur d’y échapper…

    parfois, c’est à se demander si Orwell n’a pas fait plus de mal que de bien: on croirait que les ennemis de la liberté s’en sont inspirés, mais plus du côté O’brien que celui de Smith. le pauvre George doit se retourner dans sa tombe.

  8. crdc dit :

    oLa : : :

    les O’brien agissaient avant qu’Orwell ne nous en parle / mais les Smith que nous sommes lui devons de connaître notre actuelle condition par ses lectures : intellectuellement émancipatrices de nos télécrans / / ceci dit, comment agir pour nos enfants ? s’obliger à participer à une des associations déjà existantes ? allier leurs puissances critiques sur l’analyse comportementale de nos gouvernements ? comment construire un échange – sur les actions dirigistes totalitaires que nous subissons – auprès du plus grand nombre ? / bref, comment cesser de se gratter le cul, le nez sur un clavier ?

  9. bwin poker dit :

    A vrai dire, on ne sait plus trop quoi faire. Seule l’éducation semble permettre une orientation positive, mais c’est du long terme. En attendant, on fait ce qu’on peut.

    Lucien

  10. […] twitter rss Surveiller et punir au pays de Kubrick et d’Orwell « # numéro lambda # […]

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