Neuropolice ! Tes papiers !

Publié: 01/02/2010 dans A suivre
Tags:, , , , ,

Le comportement humain parait insondable et pourtant, la course au détecteur miracle fait toujours fureur. Le sous-ministre aux transports Dominique Bussereau, relayé comme il se doit par Le Figaro, rêve d’envoyer des patrouilles de profilage criminel dans les aéroports pour repérer les futurs terroristes. Conscient sans doute que l’arrivée des nouveaux scanners n’est pas pour demain, le ministre a donc trouvé autre chose pour occuper le terrain: «Il y a certainement une meilleure analyse comportementale des gens à avoir». Un cadre d’Air France est plus précis: «Il faudrait faire du profiling en amont, dans les files d’attente, plutôt que de faire remplir les mêmes questionnaires à tout le monde. Il faut aussi renforcer les contrôles sur le personnel de sûreté.» Problème: ce profilage va sans doute encourager le contrôle au faciès. Ah, pas terrible comme effet second. Alors imaginez l’intérêt d’une machine qui détecterait automatiquement les personnes "à risques"? 

Affiche d'une conférence sur le cerveau (Genève, 2009)

Lire la pensée à distance n’est pas qu’un beau sujet de thriller. C’est une discipline de recherche totalement assumée, aux frontières entre l’imagerie cérébrale et les sciences cognitives. La biopolice de Foucault, dépassée. Vive la neuropolice. Pour vous servir.

Le groupe PMO a déjà balisé le terrain dans son ouvrage Pancraticon (2007). Il évoquait des recherches de la NASA, visant à«sonder l’esprit des passagers dans les aéroports pour repérer d’éventuels terroristes».

«La technique ? Un dispositif d’électro-encéphalographie (EEG) et d’électrocardiographie capable d’enregistrer à distance les signaux électriques émis par le cœur et le cerveau. L’agence spatiale aurait même proposé à la compagnie North West Airlines de tester la fiabilité de cet appareil conçu pour réagir à une nervosité excessive d’un sujet trahi par ses organes. Une excitation physiologique révélatrice, selon la NASA, de "coupables pensées" ».

Un laboratoire du CNRS, le LENA, jouait à l’époque les chefs de file en France. Aujourd’hui une vingtaine d’équipes se sont réunies au sein du projet Cogimage, et sa mission est toujours d’intégrer les «neurosciences cognitives, cliniques, intégratives et l’imagerie cérébrale». Un chercheur du LENA rêvait tout haut en 2002, dans Sciences et Vie: «Aucune de ces capacités prodigieuses ne semble définitivement hors de notre portée. Elles renvoient à notre aptitude à accéder aux informations contenues dans le cerveau.»

Aujourd’hui motivée par la recherche de remèdes à la maladie d’Alzeimer, cette discipline a aussi pour objectif d’estimer la probabilité d’un passage à l’acte sur la foi d’un examen fouillé des ondes cérébrales. Les détecteurs de mensonges c’est bien, mais les détecteurs de "mal-pensants", c’est mieux. Plus récemment, PMO nous a mis sur la piste de cette dépêche de CNN.com (17/12/09 — Haaretz en parlait en mai 2008), qui fait la promo déguisée de deux start-up israéliennes spécialisées dans le reniflage des intentions et des émotions humaines.

Little Fuzzy, un roman de 1962 (en ligne en VO)

Tout cela rappelle les délires prédictifs de la nouvelle de K. Dick, Minority Report. Mais le quotidien iranien Teheran Times (sic) du 30 janvier donne une autre référence: Little Fuzzy, un roman de SF de 1962, signé H. Beam Piper, qui met en scène le veridicator, un casque conique bourré d’électrodes capable de révèler les pensées.

Fane turned to Mallin. “Now.” He wasn’t bothering with vocal tricks any more. “Are you going to tell me the truth, or am I going to run you in and put a veridicator on you? (…)
Where are those Fuzzies?”
He wondered briefly how a polyencephalographic veridicator would react to some of those statements; might be a good idea if Max Fane found out.

La technologie de WeCU Technologies (prononcer "We See You", charmant) permet de mesurer les réactions corporelles (pouls, respiration, température du corps) d’une personne confrontée à une image ou un message subliminal. Oui, de l’image subliminale: par exemple, suggère l’article, pour afficher les mots "guerre sainte" en arabe ou la photo d’Oussama Ben Laden… De tels messages pourraient être diffusées sur les panneaux ou écrans d’informations qui pullulent dans les aéroports. L’idée est donc de placer les voyageurs, sans leur consentement bien sûr, en situation de cobayes humains: on stimule ne foule entière, en espérant détecter les "ondes négatives" de cerveaux particuliers.

La même compagnie va plus loin en imaginant un détecteur de «démarche suspecte». Un couloir ou un tapis analysera les pas d’une personne, et en déduira si cette démarche présente un danger potentiel. Des systèmes biométriques basés sur la démarche, sorte de "signature pédestre", sont à l’étude un peu partout (un chercheur britannique en parle dans le documentaire "Le temps des biomaîtres", diffusé sur Arte en 2007. Dans le même genre, WeCU a aussi en stock le «siège intelligent», qui serait capable d’analyser la position assise d’un individu et de tirer la sonnette d’alarme en cas de bougeotte trop prononcée. Dis moi comment tu bouges ton cul, je te dirais si tu es un terroriste.

www.brainvisa.infoPour mieux vendre leurs produits miracles, les fabricants mettent l’accent sur leur conformité politically correct: ces tests sont soi-disant anti-discrimination! «Le repérage sélectif des comportements est plus honnête (fair), plus efficace et plus rentable» que les contrôles humains.

Une autre start-up prometteuse citée par CNN: Nemesysco, cherche à capter les émotions — pas encore la "pensée", même si c’est dans le discours marketing — en analysant la voix, la signature vocale. L’important n’est pas ce que l’on dit, mais comment on le dit. L’idée est de trier les menaces en plusieurs niveaux de risque ("high risk," "medium risk," "excited", "highly stressed"). Testé à l’aéroport Domodedovo de Moscou, le détecteur de voix rebelles a servi aussi dans des affaires de fraude à l’assurance, mais aussi comme gadget dans un jeu de téléréalité, le "Loft Story" australien, qui se nomme là-bas plus simplement "Big Brother".

En 2002, poursuit PMO, Science et Vie parlait déjà de mesurer les «empreintes cérébrales» (brain fingerprinting). «A l’inverse d’un détecteur de mensonges classique, le suspect n’a pas besoin de répondre à des questions. Il suffit aux investigateurs de mesurer par EEG l’activité électrique de son cerveau pendant qu’on lui fait écouter une série de mots. Si certains de ces mots stimulent son esprit ; éveillent en lui un écho, plusieurs pics de reconnaissance se distinguent sur son encéphalogramme. L’un d’eux est connu par ailleurs sous le nom de P300. Ces signaux trahiraient des "connaissances coupables" ».

Toutes ces inventions, convenons-en, resteront dans la plupart des cas à l’état de vaporware, de la branlette scientifique sans lendemain. Cela fait des années que la vidéo-surveillance prétend reposer sur des systèmes "experts" de "détection des comportements suspects", sans qu’un seul exemple probant ne soit avancé. Mais la vocation de ces recherches n’est pas vraiment qu’elles aboutissent absolument, c’est aussi de placer la population en état d’auto-vigilance permanent, à l’habituer à devoir se méfier de ses propres «pensées coupables». La présomption d’innocence ne sera alors plus qu’un vieux souvenir.

Nous sommes sauvés: le Sénat s’est penché un peu sur la question en mars 2008 (rapport .pdf) en organisant des auditions sur le thème «Exploration du cerveau, neurosciences : avancées scientifiques et enjeux éthiques».

commentaires
  1. [...] Nous recevons des nouvelles du dernier barnum organisé par la Commission du débat public (CNDP) sur les nanotechs, qui se déroulait à Orsay, le 26 janvier, et qui a été purement et simplement annulé. C’est là que doit s’installer le futur « pôle » Nan’Innov. Ce 26 janvier, il devait s’agir de causer « convergences NBIC ». De quoi? NBIC: nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives. Tiens donc, c’était le sujet de notre billet d’hier sur la neuropolice. [...]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s