En 1995 la messagerie électronique de Greenpeace attirait les Grandes oreilles

Publié: 11/05/2009 dans Vieux dossiers
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Chirac Nukes The World Ce croquis date du début de l’été 1995. Vous vous souvenez, lorsque le Chi décide qu’il faut encore quelques champignons nucléaires pour peaufiner les dernières armes de la dissuasion de la France. 1995, Chirac vient d’être élu. Avant lui Mitterrand avait gelé le programme des essais nucléaires, alors forcément l’un de ses premiers gestes diplomatiques est donc de relancer la machine, pour une dernière campagne d’adieu. «Allez, laissez-nous faire encore quelques essais, ce seront les derniers, promis, et puis on arrête! Après on testera nos armes par ordinateur, était allé pleurer le président en direct sur CNN. Mais laissez nous exploser nos dernières bombes dans le Pacifique!»…

A cette époque aussi, les militants anti-nucléaire, qui repartaient en guerre contre la grande machine de la dissuasion militaire, étaient sujet à une grande attention des pros de la contre insurrection à la française. L’équipe de Greenpeace France, échaudé bien sûr par l’affaire Rainbow Warrior près de dix ans plus tôt, en était même devenu un brin parano en allumant leurs ordinateurs le matin au bureau. Car au sein de l’ONG, entre toutes les antennes mondiales, le siège d’Alsterdam et le QG américain à New-York, tout s’organisait déjà en ligne grâce à Greenlink, un embryon d’intranet, une bonne vieille messagerie électronique de l’époque des antiques modems 36K. Et le jour même de la première explosion à Moruroa, le 5 septembre 1995, au moment où la campagne des « anti » allait battre son plain, bizarrement lesresponsables de l’antenne française avaient quelques problèmes de connexion (bulletin lambda, septembre 1995):

« A chaque fois que je me connecte, nous confirme Rémi Parmentier [directeur de Greenpeace-F à l’époque], j’ai une fenêtre qui s’affiche et qui me donne la date de la dernière connexion. Ce jour-là, on m’indiquait qu’il y avait eu 5 « tentatives » de rentrer dans ma boite aux lettres. Chez Pénélope [son adjointe], on a essayé plus d’une vingtaine de fois. Ce système n’est que très faiblement sécurisé. A peu près n’importe qui, s’y connaissant un peu, peu s’amuser à essayer de rentrer dans Greenlink. Alors qui c’est? On a bien-sûr soupçonné les militaires : j’en ai parlé au directeur du SIRPA, sur un plateau de télé (mais hors antenne), il est devenu tout blanc… Mais faut avouer que ça peut être n’importe qui d’autre, quelqu’un en interne, un hacker inconnu ou même un journaliste.» Un mois après l’incident, aucune tentative d’intrusion n’avait été repérée [au siège de Greenpeace].

Le plus con pour les Robins des bois, c’est que même s’ils avaient voulu protéger leurs correspondances, et c’eut été à l’évidence ultra logique à ce moment-là, ils n’auraient jamais pu le faire légalement. Car en cette période bénie du patriotisme économique, le droit de chiffrer ses messages était un monopole d’Etat sévèrement encadré. Pour exercer son droit de communiquer en toute intimité — droit fondamental faut-il le rappeler — il fallait entrer dans un parcours du combattant à la Soviétique.

Car en France était proscrit, pour un particulier ou une institution, le simple  fait de détenir, d’utiliser et d’exporter un dispositif de cryptage sans en avoir au préalable… déposé un double des clés dans les coffres-fort de la République. Cette particularité française était à l’époque motivée pour des questions d’indépendance nationale… Car ça bastonnait sec sur ces questions entre les deux rives de l’Atlantique (cryto-archives du bulletin lambda), et la National Security Agency avait elle aussi l’ambition de contrôler l’exportation de chiffrement lourd en en faisant une infraction pénale. La NSA avait encore, il est vrai, quelques années à vivre sans que son réseau Echelon ne soit exposé au grand jour.

Pour en revenir à la France, le simple fait de divulguer au public un code pouvant implémenter du chiffrement fort était prohibé — c’est à dire tout ce qui était indécodable par les cryptanalystes d’un bataillon planqué dans le Fort d’Issy-les-Moulineaux. C’était là que siégeait le SCSSI (Service central pour la sécurité des systèmes d’information), rattaché à Matignon mais digne héritier du «service du chiffre» de la Grande muette (depuis 2001 c’est une direction à part entière).

Alors quelques barbares cypherpunks avaient eu eu la joyeuse idée de tirer des t-shirt sur lesquels était imprimé un algorythlme de cryptage en langage Perl, autant dire imbitable aux béotiens, mais qui devenait réellement une «mise à disposition» illégale selon les lois françaises et américaines. En France c’était cocasse au point que, selon une loi de 1990, en théorie le port de ce t-shirt était passible de plusieurs mois de taule et d’une lourde amende (merde, 35.000€ quand même). En pratique, on aurait dû avoir l’autorisation du gouvernement pour le porter en public. Alors des Français pas patriotes pour un rond avaient eu le mauvais goût de faire rajouter sur le t-shirt cette mention:

Crypto is banned in France penalty of up to 500.000 FF
and/or 1 to 3 mths jail
(Loi numéro 90-1170 parue au Journal Officiel du 30 Décembre 1990).
Do you have permission from SCSSI to own this shirt?

Toutes ces tracasseries ne sont que de vieux souvenirs. Maintenant, en 2009, les écoutes sont beaucoup mieux encadrées, promis, juré. En fait pas du tout, l’enquête préliminaire ouverte sur Stéphane Lhomme, l’un des piliers du réseau Sortir du nucléaire, depuis plus de 3 ans (pour divulgation de document secret défense), permet aisément d’opérer des interceptions de sécurité sur ses appels privés. On peut comprendre quand même que pour surveiller Lhomme — et d’autres militants de Greenpeace — les « services » aient voulu passer par EDF en s’acoquinant avec des milices privés de renseignement (lire les derniers éléments de l’affaire). A priori, ce devait être plus discret. Pas de chance, c’est par là que ça a fuité. Alors que jusqu’à présent, l’enquête sur Stéphane Lhomme en est encore au stade préliminaire, et son avocat a toute les peines du monde à avoir accès au dossier… Encore une belle illustration des méthodes de la maison France protégeant son arsenal atomique et sa fameuse «indépendance nationale».

commentaires
  1. […] interdit dans toute procédure classique. Et dire que les militants antinucléaires sont depuis longtemps surveillés de près. Rappelons que, en lien direct avec cette affaire de document confidentiel […]

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