Début d’autocritique au PS sur la vidéosurveillance

Publié: 20/07/2009 dans A suivre
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Affiche du Collectif Démocratie et Libertés (Paris)

«La généralisation de la vidéosurveillance n’a rien de moderne. Son efficacité n’est pas véritablement démontrée dans la lutte contre la délinquance sur la voie publique. Elle n’est pas une demande des citoyens dont on trompe le désir de sûreté à coups de sondages très orientés». De qui cette courageuse déclaration? De Pouria Amirshahi, le secrétaire national aux Droits de l’homme du Parti socialiste, dans un bulletin réservé aux adhérents, daté du 13 juillet 2009, que nous avons pu nous procurer.

De quoi alimenter un débat interne qui risque d’être sanglant, car la plupart des élus PS n’ont jamais renoncé aux caméras de surveillance pour gérer leur « tranquillité publique ». Surtout à Paris où le maire Delanöe, converti farouchement depuis l’an dernier, suit les exemples de Lyon, Strasbourg ou Grenoble.

Le texte du secrétaire aux droits de l’homme du PS, qui a forcément été revu par la 1ère secrétaire Martine aubry, peut être lue comme une pique dans le camps Delanöe. Reste que ces propos sont autant d’arguments pour la coalition qui s’est constituée à Paris contre le plan « 1000 caméras », le collectif Démocratie et libertés (CDL), qui réunit LDH, Verts, PC, NPA, et d’autres associations comme Souriez vous êtes filmés.

VS-Amirshahi

Le secrétaire aux Droits de l'homme du PS (cliquez pour lire le bulletin complet)

Reprenons la prose de Pouria Amirshahi qui fait la Une de son dernier bulletin:

« On se souvient que la gauche s’était trompée en parlant de sentiment d’insécurité, quand celle-ci était bien réelle dans certains territoires. Voilà qu’avec la vidéosurveillance on est en train d’inventer le sentiment de sécurité, quand elle ne sera en vérité nulle part. (…) Combien de millions d’euros, combien d’entorses à nos principes … pour quelle efficacité ? Ici, on constate que les caméras ont éradiqué les violences… de 100 mètres ; là des conducteurs de transports collectifs se plaignent d’être désormais sous surveillance de leur employeur ; ailleurs, les policiers eux-mêmes affirment que personne n’est là pour visionner les bandes. (…) Qui croit-on rassurer en installant des caméras partout, hormis ceux qui les vendent ? Même en limitant le débat à la seule lutte contre la délinquance (et non sur ses causes, pourtant cœur du sujet), il est évident que ce marché juteux n’accompagne que les inutiles démagogies.

« Si de tels propos rebondissent sur le dogme de la sarkozye, les mairies de gauche engagées dans cette logique feraient une erreur de croire qu’en faisant ce que la droite nous somme de faire, nous lui couperions l’herbe sous le pied. En vérité, cela se retournera contre les libertés, tôt ou tard ; et contre nous politiquement forcément. Pour la gauche, le mauvais œil n’est pas loin derrière la caméra…»

Dans le même bulletin, il est justement question du plan défendu par Delanoë—qui a décroché cette année le Big Brother Awards « Localités » avec son ex-adjoint à la sécurité, Christophe Caresche. Notons que les 1000 caméras sont désormais 1250, qui s’ajouteront aux 350 de la préfecture, aux 9500 de la RATP et SNCF (pour toute l’Ile de France), et aux 30.000 du domaine « privé » (commerces, banques, etc.).

delanobb

«Ce plan», reprend Amirshahi, «est d’autant plus symbolique qu’il s’inscrit dans une période de baisse de la délinquance dans la capitale depuis 2001. Cette nouvelle politique publique répond à un vaste marché lucratif dans le domaine de la sécurité et constitue une dépense lourde pour les finances des collectivités locales.»

VSsarreUne dépense estimée, selon Georges Sarre, l’adjoint actuel à la sécurité à la Mairie de Paris, entre 250 et 300 millions d’euros sur 15 ans. La part réservée aux contribuables parisiens n’est pas encore fixée, mais la première tranche des travaux devrait coûter à la ville quelque 25 millions. Sans compter 3,8 millions par an de manque à gagner: cette somme correspond à une «redevance d’occupation du domaine public» que devait régler la Pref à la ville, qui en demande l’exonération.

Sarre, dans une note aux élus diffusée récemment, reprend tous les poncifs qui sont justement attaqués par la direction du PS. En détail:

  • Il met en avant des «réunions de concertation» qui « ont eu lieu dans tous les arrondissements». Problème: leur publicité était minimaliste, voire inexistante.
  • À quoi servent ces réunions? A «débattre tant de la pertinence de la vidéo protection que des choix de la préfecture de police en matière d’emplacements des caméras», dixit l’ex-bras droit de Chevènement. Premier mensonge: la pertinence n’est jamais évoquée — la décision est prise, et la concertation n’y fera rien.
  • Sur les emplacements, autre mensonge, car Sarre affirme lui-même plus loin: «Il faut toutefois avoir une claire conscience du fait que, le Préfet de police est seul décideur de l’implantation».
  • Sarre garde surtout pour lui — nouveau mensonge par omission — le fait que plusieurs Conseils de Quartier (dans le 11ème et le 18ème) ont voté, lors de leur réunion plénière en mai et juin, des voeux demandant la suspension du plan ainsi qu’un «réel débat public».

    Sarre évoque alors l’argument fumeux de l’efficacité. Et en vient à citer une étude de l’Institut National des Hautes Études de Sécurité (INHES), qui date de juillet 2008. Arguments en vrac :

    « [Cette étude] montre clairement l’impact observé sur l’insécurité».
    « L’augmentation du taux d’élucidation des affaires est ainsi l’un des points forts des caméras de vidéo protection».
    « En contribuant à interrompre l’ancrage de certains individus dans la délinquance, les caméras ont des effets et un impact sur la récidive ».
    « Les caméras dissuadent le passage à l’acte délinquant. La simple présence de caméras, dont la signalisation est visible, dissuade des délinquants (…) ne sachant pas, bien souvent, où s’arrêtent précisément les champs de visualisation des caméras ».

    Seulement voilà, ces poncifs ne démontrent rien. Plus grave : l’étude en question de l’INHES (disponible ici) n’est en aucun cas une étude d’impact menée de manière scientifique.  A la page 48, on peut même lire cet aveu criant :

    « la France ne s’est jamais dotée de programme de recherche destiné à mesurer l’apport de la vidéosurveillance dans l’action publique de sécurité. (…) Cette absence engendre un manque criant de travaux sur la base desquels mener une quelconque méta-analyse ».
    « pour progresser dans la connaissance de l’impact de la vidéo protection en matière de sécurité, il conviendrait d’aller plus loin encore en développant un programme de recherche qui se donnerait pour objectif de constituer une masse critique de travaux. C’est en effet sur cette base qu’il serait possible d’augmenter la capacité évaluative nationale et d’en affiner la méthodologie».

    Quant aux impacts nuls ou presque, déjà avancés au Royaume-Uni, Georges Sarre les interprète curieusement:

    « Une mauvaise qualité du matériel et de l’image affaiblirait gravement son impact sur l’insécurité; ce qui a été le cas au Royaume-Uni, où les études d’évaluation ont pointé un taux élevé d’images de très mauvaise qualité, inexploitables et ne remplissant donc pas leur rôle dissuasif et d’élucidation judiciaire.»

    VSplage6juin

    Cliquez pour voir toutes les affiches du CDL

    Enfin, dernier argument bidon mais qui marche à tous les coups: un «Comité» et une «charte d’éthique», dont on ne sait toujours pas qui en fera partie ni quels seront ses réels pouvoirs… L’adjoint au maire en vient à citer, comme gage de protection des libertés… la loi Pasqua de 1995!

    «Comme vous le savez, la ville de Paris est attachée à l’utilisation de la vidéo protection dans le plus grand respect des libertés publiques et privées dont certaines garanties sont inscrites dans l’article 10 de la loi du 21 janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la sécurité».

    Georges Sarre est sur la même ligne que Brice Hortefeux, le nouveau ministre de l’Intérieur. Ce dernier vient de déclarer, là aussi en ne citant aucune source fiable:

    « On a observé en France que dans les collectivités qui utilisent la vidéoprotection, la délinquance diminuait deux fois plus vite que dans les collectivités qui n’en bénéficiaient pas.»
    «La vidéoprotection doit être davantage développée car elle a démontré son efficacité chez nos voisins, et par exemple au Royaume-Uni.»

    Hortefeux paraphrase le quotidien du groupe Dassault. Comme nous l’avons déjà expliqué, c’est en effet Le Figaro est à l’origine de cette affirmation fantaisiste, car non étayée par des chiffres publics et reposant sur une méthodologie incontestable. L’étude du ministère de l’intérieur avancé dans l’article est toujours introuvable.

    ANV1 Sarre aurait même pu se risquer à citer une autre «enquête», sortie à la mi-juin des « laboratoires » de l’ANV2. L’ANV2? L’Association nationale des villes vidéosurveillées (sic). Ne rêvez pas: cette «enquête nationale» est en fait un simple sondage réalisé auprès de 134 municipalités. Curieusement, seulement 62% de cet échantillon concerne des villes déjà équipées d’un réseau de caméras. C’est à dire que 38% ne le sont pas, et ont pourtant été interrogées… Pourtant, le lobby des villes vidéosurveillées en conclut que «le taux de satisfaction avoisine les 80%» ou que «85% des collectivités locales envisagent une extension». Chiffres introuvables dans les rares graphiques reproduits dans le document de synthèse (lire au format PDF).

    ANV2

    Les chiffres produits sont même contradictoires, puisque seulement 35% des maires sont convaincus d’un impact «très important» sur la délinquance (graphique ci-dessus); la majorité pense plutôt à un « impact relatif », voire à aucun impact du tout… Inutile de dire que cette magnifique «enquête» est muette sur ce que «impact» veut réellement dire pour les villes concernées.

    Un sondage qui a l’énorme mérite, il est vrai, d’être sponsorisé par le leader mondial du secteur, le groupe Schneider Electric.

    commentaires
    1. […] twitter rss Début d’autocritique au PS sur la vidéosurveillance « # numéro lambda # […]

    2. toto dit :

      comment peut-on parler à la fois d’autocritique du Parti socialiste et en même temps évoquer une charge stratégique de certains de ses membres, dirigée contre une frange ciblée du Parti?

    3. numerolambda dit :

      meme si cette position a pu être orientée politiquement pour faire chier tel ou tel courant, ce texte n’en reste pas moins comme émanant de la direction nationale, c’est pour ça qu’il s’agit, selon moi, d’un début d’autocritique, qu’il sera bon de ressortir des placards lorsque ces Messieurs Dames du PS retourneront aux affaires…

    4. […] les protestations d’usage, le Parti socialiste a du mal à convaincre (tout comme ses positions sur la vidéosurveillance). La seule, ou presque, à intervenir sur le sujet, c’est la “Mme Sécurité”, la […]

    5. […] aura beaucoup de mal à accorder ses violons sur le sujet — cet été son bureau national avait osé contredire les nombreux maires socialos qui ont succombé à cette énorme escroquerie (dont le meilleur […]

    6. […] en plein mois de juillet, le secrétaire aux droits de l’homme du PS, Pouria Amirshahi, tentait sa chance du côté des sceptiques. Une position courageuse, mais sans aucune conséquence sur la […]

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