Les fraises de la colère

Publié: 21/08/2009 dans A l'arrache
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Je viens de tomber sur un reportage édifiant paru sur le blog du Monde diplomatique, «Travailleurs saisonniers : cueille ou crève». Une histoire d’esclavage ordinaire, des « étudiants » exploités à cueillir des fraises à la chaine, obligés de louer un bout de caravane miteuse, sans garantie de congès, et on en passe. Édifiant? Pas vraiment, c’est pas nouveau ce type d’esclavage « moderne ». Sauf que ça se passe en Ecosse, près d’Aberdeen. Dans la très respectable Grande Bretagne. Après tout Ken Loach dans « World of freedom », a montré des réalités déjà bien trempées. Mais là, des « étudiants » d’Europe de l’Est, Bulgares pour la plupart, ont accepté l’offre alléchante de Castleton Farm, dirigée par les Mitchell, père et fils. Un vrai conte moderne à la gloire du travail stakhanoviste , à déguster avec un bon malt. En guise de résumé, on peut vous offrir ce passage :

Du salaire au mérite dans un système totalement libéralisé découlent donc des travailleurs journaliers et affaiblis par l’absence de loi les protégeant, et une direction toute-puissante et invisible, qui prend, tel un roi, toutes les décisions régissant la vie de ses employés. Mis à part la contremaître générale, dont le rôle principal est de concentrer toute la haine des ouvriers contre la direction en hurlant sur toute personne se trouvant sur son chemin, les contacts entre les cueilleurs et les dirigeants sont inexistants. A tel point que les patrons n’ont aucune idée du nombre de personnes travaillant pour eux. Les rares fois où ils adressent la parole à leurs employés, on peut légitimement se demander si leurs chiens ne sont pas traités avec plus de respect. D’abord parce qu’ils ont un nom, contrairement aux cueilleurs qui n’ont qu’un numéro. Et surtout, ils sont priés de rentrer au frais dès que la température monte, alors que les employés qui travaillent dans le jardin personnel des propriétaires ne sont même pas autorisés à boire de l’eau. ../..

La galerie d’images vaut aussi le détour : ce sont des extraits véridiques de la plaquette web de ce magnifique kolkhoze écossais. Les maisons bidon, les virées à la plage fantômes, les conditions de travail qui ont l’air idylliques…

Par exemple les fameuses caravanes. Voilà comment ça se passe:

De belles baraques en bois, et la plage pas loin...

De belles baraques en bois, et la plage pas loin...

La distance avec les villages voisins étant énorme, tous les saisonniers louent leur logement à l’entreprise et ne sortent presque jamais de la ferme : la sortie de la semaine, pour laquelle tout le monde se met sur son 31, est le voyage en bus organisé par la ferme jusqu’au Tesco. Le site Internet de la ferme promet pourtant monts et merveilles ; mais les plages sont en fait à plus de dix kilomètres, et les charmantes balades dans les environs se résument à une suite de champs de fraises. Les deux cents employés se partagent trois ordinateurs 1995 aux claviers peu fiables. Les caravanes sont le plus souvent sans chauffage, ce qui n’est pourtant pas un luxe en Écosse, sans eau chaude – alors qu’il n’y a que deux douches communes –, quand ce n’est pas sans toilettes. Quant aux équipements sportifs dont se targue l’entreprise sur son site, ils se limitent à un billard fait maison, deux tables de ping-pong, deux vélos cassés, un panier de basket ovalisé par la rouille sur un terrain en pente, et un terrain de football imaginaire. Tout est donc fait pour que même ceux qui sont habitués à un confort spartiate préfèrent travailler que de rester aux caravanes.

Pour finir, on peut compléter le tableau par cette enquête de The Independent, cité par Le Diplo. Et enfin disons qu’en Europe du Sud l’exploitation des travailleurs saisonniers, dans les fruits et légumes en particulier, reste une grande tradition. En Espagne, à El Ejido (Andalousie) par exemple, mais aussi chez nous, bien sûr. L’excellent CQFD a consacré plusieurs papiers à l’affaire de travailleurs saisonniers marseillais, victimes de discrimination d’Etat — personnes sous « contrats OMI », des saisonniers importés du Maghreb par l’Office des migrations internationales, qui vendent leurs bras aux exploitants agricoles français. Toute l’affaire aussi est édifiante. Et de moins en moins surprenante.

P.S. — A propos des contrats OMI, un lecteur nous informe d’une émission de janvier 2009 diffusée sur France Culture, un entretien avec Patrick Herman (“Les nouveaux esclaves du capitalisme : agriculture intensive et régression sociale : l’enquête”, Ed. Au diable Vauvert – octobre 2008). A écouter en podcast sur le site original (lien plus bas) et à télécharger ici.

commentaires
  1. numerolambda dit :

    Merci de ce lien très utile. L’émission (rediffusion de janvier 2009) est écoutable en podcast sur le site de F-Culture, mais je l’ai archivé en dur ici pour une lecture permanente:
    [audio src="http://lambda.samizdat.net/transfert/blog/TERRE-A-TERRE-22082009.mp3" /]

    L’invité est Patrick Herman, auteur de « Les nouveaux esclaves du capitalisme : agriculture intensive et régression sociale : l’enquête » (Au diable Vauvert – 16 octobre 2008), qui évoque notamment les conséquences des contrats OMI.

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