Merci Total : 2,8 millions par jour d’argent de poche pour les généraux birmans

Publié: 18/09/2009 dans A l'arrache
Tags:, , , ,

yadana-coverYadana, en birman, ça veut dire… «trésor». C’est le nom du projet d’exploitation de gaz naturel qu’a décroché en 1992 le champion de l’énergie fossile made in France. Presque vingt ans que Total s’encanaille avec les généraux corrompus qui règnent en maître en Birmanie. L’exploitation du gisement a nécessité la construction d’un gazoduc jusqu’en Thaïlande. Le tout au gré de multiples atteintes aux droits de l’homme perpétrées par l’armée et ses milices sur le chantier. Tout cela n’est plus un secret pour personne. En revanche, les éléments réellement inédits publiés le 10 septembre par l’ONG Earth Rights International (ERI), l’une des mieux informées sur le sujet (elle se penche sur les effets collatéraux de ce chantier depuis 1994), concernent la caisse noire que le pouvoir militaire met de côté grâce au projet Yadana. Une somme énorme que l’on devrait immédiatement placer sur un compte séquestre, procédure prévue par la charte de l’ONU.

ERI révèle, après avoir démontré que les exactions autour du gazoduc se poursuivent, que ce projet a permis à la seule junte de s’assurer une rente de près de 5 milliards de dollars depuis le début de l’exploitation, et un peu plus de 1 milliard pour la seule année 2008. Ce qui fait donc 2,8 millions de dollars par jour. Cet argent de poche alimente évidemment, souligne ERI, la corruption généralisée de l’appareil d’Etat.

yadana-tab1

Traduction :

  • « Project income »: total des sommes engrangées par le projet Yanada depuis l’exploitation commerciale, en 2000.
  • SPDC Revenue : c’est la part qui revient à la junte, autobaptisée « State Peace and Development Council », le Conseil d’Etat pour la paix et le développement (les généraux répondaient, auparavant, à l’acronyme SLORC (« law and order restauration council »).
  • Chevron : le partenaire américain, issu de la fusion entre ce pétrolier et Unocal, qui fut le premier partenaire de Total dès la signature du contrat en 1992. Unocal, dont l’évocation était bien trop lié à ses turpitudes birmanes, a donc préféré conserver le nom de Chevron après sa fusion.
  • Total Revenue : depuis 2000, le groupe français a engrangé 483 millions de dollars. Un peu plus que son partenaire US (437 millions).
  • PTTEP : l’autorité thaïlandaise de pétrole, qui est donc le destinataire final de cette énergie, qui alimente en partie la capitale Bangkok et son énorme mégapole.

En terme de croissance des revenus, la courbe est quasi exponentielle :

yadana-tab2

ERI fait figure de véritable bête noire pour la multinationale française. Leur premier rapport au vitriol — Total Denial — a été publié en 1996, après deux ans de travail acharné à recueillir des témoignages accablants dans un pays où la moindre critique des généraux peut entraîner blâmes et exactions de tout un village. Constat confirmé, la même année, par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), dans un rapport tout aussi assassin. Un second volet du travail d’ERI sera publié en 2003 (voir ici toutes leurs publications).

yadana-mapLes accusations de travail forcé sur le chantier du gazoduc, continuellement niés par les exploitants, ont pourtant tous été étayés. Il est aussi à noter que, malgré ses démentis en cascade, le groupe Total a préféré passer un arrangement avec des victimes qui ont porté plainte en 2002: 5 millions de dollars de dédommagements. Ce « settlement », procédure « à l’américaine », permet à l’entreprise attaquée de ne laisser aucune trace judiciaire et d’affirmer en substance que « cela ne saurait constituer un aveu de culpabilité »…

ERI, dans son rapport tout frais, intitulé Total Impact (à lire au format PDF), fait aussi des révélations sur la manière dont la junte au pouvoir planque son blé à l’abri des regards occidentaux. Ce serait deux banques de Singapour qui se sont chargé de recueillir les fonds : DBS Group Holdings et Oversea-Chinese Banking (OCBC). Accusations, évidement, démenties aussitôt — Singapour cravache sec pour se voir retirer de la liste grise des paradis fiscaux. Ça la fout mal, en effet, à quelques jours du sommet du G20 de Pittsburg, qui s’annonce comme une grand messe démago destinée à étouffer un peu l’incendie qui couve dans les bas fonds du capitalisme financier.

La révélation des sommes mises en jeu par ERI, et surtout le fait que cet argent est soustrait au budget national via des comptes offshore, offre un argument de plus pour imposer une mise sous séquestree des sommes ainsi détournées par la junte militaire.

Les derniers papiers de Bakchich sur logre Total (cliquez)

Les derniers papiers de Bakchich sur l'ogre Total (cliquez)

Comme l’a révélé Bakchich.info dernièrement, une sénatrice UMP, Joëlle Garriaud-Maylam, a posé le 19 juin une question écrite au Quai d’Orsay, restée toujours sans réponse, qui demande «s’il ne serait pas possible d’envisager une mise sous séquestre de ces revenus, comme l’autorise la Charte des Nations Unies dans son chapitre VII, afin de l’allouer à des programmes humanitaires».

Cela « permettrait, sans menacer les intérêts français ni priver le pays de ses revenus, d’aider efficacement la population birmane et de réduire les agissements néfastes de cette junte birmane « éminemment condamnable », selon les termes utilisés par le Président de la République ». «La France, dans la droite ligne de sa tradition de défense des droits de l’Homme, s’honorerait de porter une telle proposition devant le Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies ». Que le ministre interpellé se nomme Bernard Kouchner, ancien consultant de luxe de Total en Birmanie, auteur d’un rapport honteux en 2003, n’est sans doute qu’un malheureux hasard…

Après tout, si les sanctions économiques n’ont jamais fait plier la junte, pourquoi alors ne pas essayer le séquestre à la source? Bien-sûr, poursuit Bakchich dans un autre papier paru cet été, Total — et, curieusement, le bureau français d’Amnesty International — refuse d’envisager une telle éventualité. C’est le groupe français, en tant que chef de file du consortium, «qui verse, sur des comptes off shore non spécifiés, la totalité, non seulement des royalties, mais aussi la somme payée par l’unique client du gaz birman, l’électricien thaïlandais EGAT».

«Les revenus du gaz (…) seraient gérés sous contrôle international au profit de la société civile, qui participerait, aux côtés des militaires, à l’affectation des fonds. Dans cette configuration, Total poursuivrait l’exploitation de son champ off shore, son client thaïlandais continuerait sa production d’électricité. (…) Total fera tout pour que l’éventualité de la mise sous séquestre des revenus gaziers de la junte ne soit pas évoquée ni débattue. De Margerie ne veut surtout pas entendre parler de ce dispositif, qui pourrait pourtant facilement être bloqué par un veto chinois ou russe.»

Pour finir, l’ONG Earth Rights International publie dans le même temps un second rapport, Getting ot wrong, qui décrypte les différents rapports d’évaluations soi-disant indépendants menés par Total et Chevron pour se dédouaner des dégâts écologiques et sociaux de sa présence en Birmanie. Ils ont embauché la boite américaine Collaborative Learning Project, dont les assertions sont plus que critiquables. Encore du grain à moudre pour les communicants du pétrolier.

commentaires
  1. Editions Kirographaires dit :

    Bonjour,

    Nous sortons au début de l’année 2010 un ouvrage intitulé « TOTAL(e) impunité ». Cela en dit long sur notre angle d’attaque :-)
    Nous sommes actuellement à la recherche d’infos sur la compagnie en général, principalement celles qui auraient pu nous échapper ou qui n’ont pas encore été traitées par les médias.

    Entre autres sujets, la Birmanie et B. Kouchner, l’Azerbaïdjan, C. De Margerie, le bouclier fiscal dont bénéficie Total, etc…

    Alors, si vous êtes dans la possibilité de nous apporter votre éclairage sur ce vaste sujet, contactez nous sans tarder. Merci beaucoup !

    Editions Kirographaires
    contact@kiroed.com

  2. […] se payer les services de l’équipementier Alcatel-Lucent». Un ONG a dernièrement chiffré à 2,8 millions de dollars par jour la redevance versée par Total à la junte pour exploiter le controversé gisement gazier de […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s