A Berlin le Mur est mort? Vive le rideau de fer virtuel dans toute l’Europe!

Publié: 09/11/2009 dans A suivre
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border-estouest[UPDATE Sept. 2011 & Janv. 2013 – Documents PDF rajoutés]

Ah! Les 20 ans de la chute du Mur de Berlin! Les médias ont trouvé là, hors coupe du monde de foot ou jeux olympiques, un excellent sujet consensuel et unanime pour célébrer ces «20 ans de liberté!». Seulement voilà, en 20 ans, le concept de « frontière » a terriblement évolué. On anticipe. On use de méthodes « proactives ». L’objectif est de repousser les migrants avant même qu’ils ne se trouvent nez à nez avec un douanier ou un garde-côte. L’image ci-contre semble résumer comment le conflit Est-Ouest s’est mué en fracture Nord-Sud. Ce n’est pas un affreux montage: il est tiré d’un document de la Commission européenne de mai 2009, qui décrit une liste de 45 projets de recherche « public-privé », dont une petite dizaine — soit quand même 20% du total — s’attachent à produire les futures briques intelligentes de la Forteresse Europe.

eu-secu-pict

Document officiel de l’UE de mai 2009 (clic pour le télécharger)

Ce document (hébergé sur ce blog car il a disparu des écrans radars de la Commission) est intitulé «Vers une société plus sûre et une meilleure compétitivité industrielle» (Towards a more secure society and increased industrial competitiveness), et décrit le volet « sécurité » du 7ème projet cadre « FP7 » (Framework Project), la Bible de l’UE pour la recherche industrielle, qui court de 2017 à 2013. Parmi les 45 consortium décrits, huit d’entre-eux sont clairement dédiés à la protection des frontières. Leurs acronymes résument assez bien leur orientation:

  • EFFISEC : Efficient Integrated Security Checkpoints
  • AMASS : Autonomous Maritime Surveillance System
  • GLOBE : Global Border Environment
  • TALOS : Transportable Autonomous patrol for Land bOrder Surveillance system
  • UNCOSS : Underwater Coastal Sea Surveyor
  • WIMA : Wide Maritime Area Airborne Surveillance
  • OPERAMAR : An InterOPERAble Approach to European Union MARitime Security Management
  • SECTRONIC : Security System for Maritime Infrastructure, Ports and Coastal Zones

OPERAMAR vise par exemple à créer les «fondations d’une capacité pan-européenne en matière de sécurité maritime». WIMA, qui propose de multiplier l’usage de drones pour surveiller les océans, a un charmant slogan: “You cannot control what you do not patrol”. Sa mission: devenir le «système des systèmes» de la surveillance maritime européenne, pour répondre à «deux urgences»: «l’immigration clandestine et le trafic d’êtres humains sur les mers».

EFFISEC vise à renfoncer la capacité des postes frontières (terrestres, ferroviaires et maritimes). Objectifs: «détecter l’immigration illégale et les produits illicites» (sic), plaçant les personnes migrantes au même niveau qu’un produit de contrebande… Le tout par «l’intégration d’une série de technologies existantes et complémentaires (biométrie, documents électroniques, reconnaissance des signaux, analyses visuelles, détection de substances, etc.)». Grande surprise : la vidéosurveillance fait partie des pistes envisagées.

border-talos

TALOS — à qui l’on doit le magnifique schéma reproduit en Une — traduit le mieux le fantasme de « frontière virtuelle ». Son concept: la patrouille autonome de surveillance des frontières, qui pense utiliser des robots et des drones (terrestres et aériens) pour repérer, à distance, les immigrés clandestins et les interpeller avant qu’ils ne s’évadent dans la nature. Des systèmes « mobiles, modulaires et adaptables » à toutes les situations.

border-ibisLe chef de projet de TALOS est une société polonaise de robots démineurs d’origine militaire (PIAP), qui rêve de cloner ses engins IBIS, équipés de caméras thermiques et capables de tirer des projectiles en tous genres, pour traquer les candidats à l’immigration. Ce beau bébé, un robot «de combat» (pas seulement d’observation) a gagné la médaille d’argent au concours Eureka 2008, remis à Bruxelles en novembre 2008 par les huiles de la Commission européenne. Le drone Quadri, ou « V3 » dans sa version «écolo», de l’importateur du Taser en France peut tirer des cartouches paralysantes par décharges électriques, le robot IBIS peut aussi embarquer des armes dites à «énergie dirigée», mot savant pour désigner les canons à ultrasons que nous avons décrit, avec les armes « soniques », dans un précédent billet.

Pour assurer le volet aérien de TALOS, c’est l’affaire de la compagnie Israël Aircraft Industries, un des leaders mondiaux des drones de surveillance et d’attaque. Sa spécialité: «Détecter, localiser, cibler des terroristes, des trafiquants, des immigrés illégaux ou d’autres menaces sur la sécurité publique, 24h/24, même en cas de mauvaise météo et de faible visibilité…» On imagine bien où tout ce bel arsenal israélien a été testé, grandeur nature.

border-amass

Deux ONG britanniques, Statewatch et le Transnational Institute, ont scanné la liste du programme FP7 dans leur énorme rapport sur les nouvelles tendances de la doctrine sécuritaire européénne: NeoConOpticon (pdf). Ils précisent que les trois autres projets évoqués plus haut — AMASS, UNCOSS, SECTRONIC — sont basés eux aussi sur la mise au point de systèmes « autonomes » de surveillance — traduction: commandés à distance, sans présence humaine. Le premier, AMASS, va tenter de tisser un réseau entre une base terrestre et des balises en mer, capables de détecter le moindre rafiot de réfugiés qui risquent leur vie en traversant la Méditerranée (cf image ci-contre).

Ironie de la guerre froide: le chef de projet AMASS est la société Carl Zeiss Optronics, issu d’un des fleurons industriels de l’ex-RDA! Ses lentilles civiles équipent désormais les appareils numériques du géant Sony. Sa division militaire va donc faire le sale boulot à la place des 27 ministres de l’immigration. Le rapport NeoConOpticon rappelle qu’il existe déjà une référence européenne en matière de flicage maritime: le système espagnol SIVE (Sistema Integrado de Vigilancia Exterior), déployé avec succès dans le détroit de Gibraltar, avec une précision proche du mètre carré.

Le rapport anglais souligne sans grande surprise que les gros poissons de l’industrie militaire ont squatté les places de choix dans les 45 projets, avec les usual suspects frenchies, Thales, Sagem et EADS :

  • 17 des 45 projets sont dirigées par des institutions dont l’activité principale est militaire; 5 autres sont dirigés par des industriels de la sécurité en général;
  • l’énorme majorité de ces projets comprend au moins un acteur connu du marché de la défense. Les géants européen du secteur s’y sentent chez eux: Thales (en dirige 3, participe à 5 autres), le groupe italien Finmeccanica (2 directions de projets, présent dans 6 autres), mais aussi EADS, Sagem, le Suédois Saab et BAE Systems (UK).

Dans les 8 projets directement liés à la sécurisation des frontières, Thales et ses multiples filiales apparaissent dans EFFISEC (aux côtés de Sagem Sécurité, le coordinateur), WIMA  et OPERAMAR (chef de projet dans les 2 derniers). On retrouve également, comme chef du projet UNCOSS, le groupe de défense militaire ECA Group (une entreprise de Toulon spécialisée dans les submersibles en tous genres), aux côté du Commissariat à l’énergie atomique (en personne); Dassault Aviation tient la chandelle de Thales dans WIMA, et l’ONERA (l’office de recherche publique en aérospatiale) va apporter son expertise « dronistique » au projet TALOS.

NeoConOpticon

Rapport d’octobre 2009 sur le virage « neoconservateur » de la politique de l’UE en matière de sécurité

Le programme FP7 pèse au total de €51 milliards. La sécurité, avec 1,4 milliard, n’a certes pas la plus belle part (c’est la santé et les transports qui sont encore prioritaires). Les 45 projets recensés vont absorber plus de 10% de cette somme, soit 155 millions. Mais pour les besoins de la lutte contre l’immigration illégale, l’UE a dans encore de quoi arroser: le programme « Solidarité et gestion des flux migratoires », par exemple, dispose de  €4 milliards. Près de la moitié (1,8md) est consacré à protéger les frontières extérieures de l’UE.

Et puis rappelons enfin qu’en matière de gestion des flux migratoires, le terrain est balisé: création en 2003 de l’agence FRONTEX, à l’origine de la première force de police commune en Europe, les « RABIT » (Rapid Border Intervention Teams); puis lancement en février 2008 du projet EUROSUR (European Border Surveillance System). N’oublions pas les fichiers Schenhen (SIS-II), la base VIS (empreintes des demandeurs de visa — la plus grande au monde, a clâmé la CNIL) et le système EURODAC (fichier biométrique des demandeurs d’asile): ils vont bientôt s’interconnecter; n’oublions pas aussi les échanges de données PNR (dossiers des passagers aériens) qui vont devenir obligatoires dans toute l’UE.

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«Avant le Mur, après le mur, l’Etat nous colle toujours des puces!» (Campagne des Grünen, élection de septembre 2009) – cliquez pour le diaporama

Les deux ONG britanniques en viennent même à parler — quel vilain gros mot — d’«Apartheid global», formule empruntée au géographe américain Joseph Nevins. Les pays cités plus bas ont tous opté pour des frontières militarisées, dont le français Thales est le grand spécialiste (en VO):

The fall of the Berlin Wall in 1990 briefly threatened to confine separation barriers and physical border to the past, but in the 21st century Brunei, China, Iraq, India, Iran, Israel, Kazakhstan, Russia, Saudi Arabia, Turkmenistan, the UAE and Uzbekistan have all built, or started building, new and highly militarised borders and barriers of one kind or another. So too have the EU and the USA.

Joseph Nevins and other vociferous critics of contemporary border controls have adopted the term ‘global apartheid’ to capture the distinctive role of immigration controls in maintaining race and class disparities across the world. If the world’s richest and most powerful countries all erect these kinds of barriers to keep out or otherwise control the planet’s poorest and least powerful inhabitants, how else can such a system be described? The EU may have free movement for its citizens – subject to the kinds of checks described in this report – but at what cost?

ÉPILOGUE

N’oublions pas que les USA et Israël sont les meilleurs VRP du «Mur» tel qu’on le connaissait à Berlin il y a 20 ans. Dans d’autres endroits de la planète c’est encore une réalité.
–> Lire à ce propos notre prochain billet
.

MISE A JOUR JANVIER 2013

Quelques mois avant la fin du programme FP7, la Commission européenne a bien avancé sur les différents projets qu’elle finance dans ce cadre (pour au total 1,4 milliard d’euros d’argent public). Voir notamment l’annuaire des quelque 224 projets estampillés « sécurité » aux acronymes aussi croustillants que TIRAMISU, BONAS ou encore SPIRIT… (voir ici le même listing sous une autre forme).
La Commission a édité deux brochures en cours de programme, complétant celle de mai 2009: en septembre 2010 (PDF-6 Mo) et en septembre 2011 (PDF-23 Mo).

commentaires
  1. […] leurs pays d’origine. Déjà une armada de systèmes biométriques et de bases de données les soigne au plus près, qu’ils soient demandeurs d’asile, titulaires d’un visa de séjour ou simples […]

  2. […] sur ce virage "neoconservateur" de la politique de l'UE en matière de sécurité, qualifié de rideau de fer virtuel européen par mon confrère Jerome Thorel, on se reportera également à l'impressionnant rapport de l'ONG […]

  3. […] de la politique de l’UE en matière de sécurité, qualifié de rideau de fer virtuel européen par mon confrère Jerome Thorel, on se reportera également à l’impressionnant rapport de […]

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