La Novlangue inscrite dans le marbre — et la LOPPSI

Publié: 10/02/2010 dans Big Files
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«1984» (Ch. 4).

Rien de plus convaincant qu’une petite citation de George Orwell pour aborder l’hallucinant amendement que veut faire passer le gouvernement dans la fameuse LOPPSI-2, en discussion à l’Assemblée depuis le 9 février. Ça n’a rien d’une surprise: le terme « vidéosurveillance » est si nocif pour nos gouvernants qu’ils veulent imposer par la loi son élimination définitive du dictionnaire réglementaire. La « novlangue » (newspeak) inventée par Orwell fini donc par apparaître si clairement dans le Journal Officiel. Le pire, c’est que le Parti socialiste n’a pas bronché et et en viendrait presque à revendiquer la mesure… Et pourquoi ne pas aller plus loin, en baptisant cette science « vidéo-tranquillité »? Une idée qui avait valu à son promoteur, le député UMP de Paris Philippe Goujon, une belle citation aux Big Brother Awards.

Winston Smith, le héros du roman d’Orwell, est précisément employé du Ministère de la Vérité (Miniver), payé pour rectifier tous les anciens articles du Times (la Pravda du parti de Big Brother) afin qu’aucune information officielle, même antérieure, ne vienne contredire la position du Parti. Même les prévisions de ration de chocolat étaient concernées par ces réécritures sélectives…

La « novlangue », en tant que telle (qui a donc son dictionnaire dans le roman), offre alors un relais sémantique à l’oppression des esprits en créant des « mots valises » destinées à refonder le langage en tant qu’instrument de la domination. Elle ne va pas sans la « double pensée » (guerre = paix, vérité=mensonge, etc.), que l’administration a déjà utilisé pour édulcorer le sens d’une politique — « reconduite » au lieu d’expulsion, « plan de sauvegarde de l’emploi » pour plan de licenciements.

Extraits du film 1984 de Michael Radford (1984)

L’amendement en question a déjà été adopté par la Commission des Lois (rapport .pdf). En séance, cela devrait passer comme une lettre à la poste. (Retrouvez les débats dans le dossier parlementaire de la LOPPSI.)

Section 4 – Vidéoprotection – Article 17 A (nouveau)
Remplacement du terme « vidéosurveillance » par « vidéoprotection » Cet article est issu d’un amendement du Gouvernement. Dans les articles 17 et 18, celui-ci a choisi de remplacer la dénomination de « vidéosurveillance » par celle de « vidéoprotection ». En conséquence, il est nécessaire de procéder à ce changement sémantique dans l’ensemble des textes législatifs et réglementaires, ce à quoi procède cet article.

Vous avez bien lu: il convient de «procéder à ce changement sémantique dans l’ensemble des textes législatifs et réglementaires». Ce qui, tout d’abord, sous-entend que la loi serait donc rétroactive: n’est-ce pas un principe contraire à la Constitution? La rétention de sûreté, par exemple, n’a pas pu s’appliquer aux personnes condamnées avant la loi pour cette raison.

Derrière l’énorme portée symbolique de cette mesure d’un autre âge, le plus lamentable c’est que les députés avalent la couleuvre sans distinction partisane! En l’état actuel des débats, personne n’a cherché à contredire le gouvernement sur cet « Article 17A ».

Le député-maire UMP Patrice Calmejane (93 Villemomble), membre de diverses commissions sur le sujet, explique la mesure avec décontraction:

Ce terme [vidéoprotection] est important car il faut faire la différence avec la vidéosurveillance. En effet, l’objet premier de ce système n’est nullement d’être dans la surveillance pure et simple des faits et gestes des personnes, mais bien dans une approche de prévention et de protection. (…) Il est indéniable que ce genre de technicité dans une commune rassure et apaise les populations, mais aussi – il ne faut pas l’oublier – facilite le travail des services de la police nationale.

Les élus du PS ne font pas mieux. Plus fort: en séance mardi après-midi, la député PS de la Sarthe Marietta Karamanli, devance même le vote de la LOPSSI, en affirmant:

Les articles 17 et 18 visent à aménager le régime juridique de la vidéoprotection, appelée naguère vidéosurveillance.

«Naguère»!… La loi est en discussion, mais Mme la Députée pense qu’elle est déjà promulguée… Bref, elle accepte ce maquillage sémantique sans broncher. Ses collègues Delphine Batho, qui a montré son sens des compromis sur les fichiers policiers, Serge Blisko ou encore Manuel Valls, n’ont pas (encore?) exprimé la moindre réserve sur cet excès de novlangue. Et utilisent eux-même ce terme sans qu’on les y oblige… Il est vrai que le PS aura beaucoup de mal à accorder ses violons sur le sujet — cet été son bureau national avait osé contredire les nombreux maires socialos qui ont succombé à cette énorme escroquerie (dont le meilleur d’entre-eux, Bertrand Delanoë).

A notre connaissance, seule Laurence Dumont (PS, Calvados), s’est prononcé clairement contre cette « réécriture »:

… il s’agit bien d’une surveillance et non d’une protection, puisque, à défaut de développer des moyens en police de proximité et de déployer des forces de l’ordre, vous préconisez le développement de caméras, incapables par définition d’intervenir en cas de besoin.

Au passage, signalons que le député UMP Bénisti, pas inconnu de nos services, n’a pas encore été brieffé car il continue d’utiliser (lors du même débat parlementaire), le terme de « vidéosurveillance ». Quant à nous, autant réviser nos lexiques et désormais choisir « vidéoppression » ou « vidéoflicage ». Le concours est ouvert. A noter qu’il manque une circulaire pour savoir si le trait d’union (vidéo-protection ou vidéoprotection?) sera ou non obligatoire, car selon les transcriptions des débats, c’est du grand n’importe quoi!)

«Surveillance de dissuasion ou paranoïa inutile»?

Signalons tout de même le courage de Mme Karamanli, qui ose aborder la question de «l’absence de revue d’efficacité de la vidéoprotection». Fidèle lecteur, vous en savez quelque chose depuis début octobre 2009: une vrai-fausse étude d’impact permet aux gouvernement d’abuser les communes encore indécises sur le vidéoflicage.  La députée de la Sarthe va dans le bon sens. Mais se garde bien de citer cette « étude » bidon, et encore moins de dénoncer la manipulation d’Hortefeux & Co dans cette affaire:

Fixer un objectif quantitatif sans réflexion préalable sur la nature des images, leur possible utilisation devant la justice, les aléas, notamment en termes de reconnaissance fine des personnes qui y apparaissent, en déléguer la possible utilisation à des personnes privées, c’est risquer de franchir le pas entre une surveillance de dissuasion et une paranoïa inutile. Je pèse mes mots : cette expression est celle utilisée par les nombreux opposants, y compris les conservateurs anglais, pour qualifier le système dans lequel la Grande-Bretagne s’est engagée sans résultats probants sur la criminalité, et dans lequel vous nous proposez de la suivre, monsieur le ministre. La Chambre des Lords elle-même a estimé qu’un tel système est de nature à miner les libertés fondamentales.

À tout le moins, votre projet aurait dû s’accompagner d’une obligation pour l’État de rendre compte d’un suivi et d’une évaluation réguliers devant le Parlement, afin d’estimer l’efficacité de cette généralisation, ses résultats dans la résolution des affaires pénales et la prévention des infractions, son coût et, in fine, l’estimation de l’équilibre entre ses possibles avantages et ses coûts et les risques qu’elle comporte pour les libertés publiques et individuelles. Or rien n’est prévu ! En un mot, votre projet apparaît trop mal conçu pour être vraiment utile.

Enjoindre les fonctionnaires à changer de dénomination est une chose (déjà assez aberrante), mais passer à la gomme virtuelle tous les textes réglementaires pour que ce mot disparaisse totalement du vocabulaire officiel est autrement plus significatif d’un climat de panique générale à la tête de l’Etat. C’est une suite logique de tous les délires qui planent autour de la stratégie de l’acceptation, propre à conditionner les individus à « rester dans les clous », à non seulement adapter son comportement mais sa manière de s’exprimer, donc de penser.

Au fait, y a-t-il un terme pour décrire la peur des mots et du langage pour une personne morale exerçant une autorité? Au point de vouloir le canaliser en changeant le dictionnaire? Sémanticophobie, langagophobie d’Etat? Les soldats du Petit Robert et du Larousse ont sans doute leur petite idée.

Lire aussi, outre les pages de la LDH-Toulon, la tribune de David Forest parue dans L’Humanité du 30 janvier 2010.

Sur l’acceptation, lire nos billets sur les nanotechnologies

Image d’illustration: idée de l’auteur mis en oeuvre par l’Echo des savannes (2008).


commentaires
  1. NicoS (mais pas lui) dit :

    Bientôt on va parler du ministère de la paix au lieu de la défense (déjà qu’il devrait s’appeler ministère de la guerre)

  2. […] La Novlangue inscrite dans le marbre — et la LOPPSI […]

  3. […] La Novlangue inscrite dans le marbre — et la LOPPSI […]

  4. Jérôme (mais pas le même ;-) dit :

    Juste un mot : excellent !
    Tout est dit, la démonstration est probante. Et le monde de demain guère réjouissant.

  5. […] et du contrôle social, mais aussi les meilleurs experts en Novlangue [ci-contre: le trophée], inscrite depuis peu au Journal […]

  6. […] source et suite sur numerolambda.wordpress.com. […]

  7. […] de la LOPPSI, l’apparition obligatoire du terme “vidéoprotection” (cf notre billet), la CNCDH a le courage de le dénoncer: pour elle, «la vidéosurveillance (…) comporte un […]

  8. […] La Novlangue inscrite dans le marbre — et la LOPPSI (10/02/2010) […]

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