Caméras de surveillance victimes de «cécité juridique»

Publié: 17/02/2010 dans A suivre
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Paris, Prefecture de police (jet 2010)C’est un peu l’histoire d’un repenti. Peter Kovesi, un ingénieur en informatique de l’université de Crawley, en Australie, avoue avoir été «frustré pendant des années à tenter d’aider la police à identifier des individus à partir d’images de vidéosurveillance». Il est presque d’accord avec le gouvernement français: pour lui le terme «caméra de surveillance» (security camera) n’est plus approprié. En fait ce serait plutôt de la vidéotransparence, dans le sens où les caméras s’avèrent «legally blind, or nearly so» — «aveugles juridiquement, ou presque». Une vrai tuile pour Brice Hortefeux et son grand chef, pour qui l’efficacité de la vidéosurveillance n’est plus à démontrer. Mais alors si le seul intérêt policier de ces dispositifs — reconnaître et identifier des visages — n’est même plus garanti, à quoi sert la toute fraîche proposition de loi de JF Copé, qui cherche à interdire quiconque de dissimuler son visage pour échapper aux caméras espionnes?

Peter Kovesi a fait paraître une étude implacable (.pdf) sur la cécité technique des systèmes CCTV (television en circuit fermé, en vocable anglo-saxon). Notamment pour arriver à savoir si les logiciels de reconnaissance des visages pourrait un jour être plus efficace que l’oeil et le cerveau humain d’un observateur.

Peter — appelons-le Peter — parle d’abord de cette photo, qui lui a été soumis dans une affaire judiciaire. En fait, énormément de suspects potentiels auraient pu être confondu avec cette photo. Même amélioré avec les dernières techniques numériques. Le coup de pot, écrit-il, c’est que l’interpellé, quand on a produit cette image au procès, s’est immédiatement reconnu et a plaidé coupable. Sinon, cette image n’aurait jamais pu constituer une preuve. «On est très doué pour reconnaître des images de soi même de très mauvaise qualité. Une photo de vous sur une scène de crime va déclencher des émotions qu’il est parfois difficile de dissimuler.»

Mais quand il s’agit d’identifier un inconnu, c’est une autre affaire. L’oeil humain a du mal à suivre. Un taux de 20% à 30% d’erreurs ont été mesurées dans une autre étude scientifique visant à faire identifier une personne sur la foi d’une vingtaine d’images issus de systèmes CCTV (ci-contre). Dans une première expérience, 12% des cobayes se sont trompé de personne, et 18% ont déclaré  aucune reconnaissance avec l’individu témoin et finalement 70% l’ont reconnu. Dans une seconde expérience, l’individu témoin n’était pas présent dans les 20 photos du test. Pourtant 70% ont déclaré reconnaître le témoin.

Mais alors, quid de la reconnaissance automatique? L’auteur évoque deux tests effectués par une société d’informatique sur un logiciel de détection des visages, en 2002 et 2006. La marge d’erreur — ne pas reconnaître l’individu suspect — est différente selon l’ampleur de la base de données. Sur une base de 100 visages, le taux de réussite est d’environ 90% — donc 10% d’échec — alors que sur une base de 37.000 images, il s’est effondré autour de 65% à 75%. Et dans l’espèce, il s’agissait de photos d’identité prises avec du matériel adapté et sur fond blanc, des conditions idéales pour une identification ultérieure.

Les tests de 2006, qui améliorent certes l’identification, donnent quand même encore pas mal d’incertitudes. Nous sommes ici dans le champs des « faux négatifs », soit la «non-reconnaissance d’un individu qui aurait du être reconnu». C’est calculé par le FRR (False Rejection Rate), le « taux de faux rejets ». Ce taux est passé de 0,2 à 0,01 en 4 ans, passant de 20% à seulement 1% de faux rejets. Pas mal! Mais il suffit que les conditions d’éclairage de la scène, et la manière dont sont sauvegardées les fichiers, pour que le FRR tombe à 0,15 ou même 0,3. Soit 30% de faux rejets. Autant de méchants loubards qu’on n’a pas réussi à reconnaître sur les images vidéos pourries.

Cerné ! (Paris, Quai des Orfèvres)

«C’est très rare que des caméras de surveillance puissent identifier une personne au point d’être recevable dans une procédure, pourtant le discours n’a pas changé et on va encore en installer d’autres», tranche un juge d’instruction.

CRA de Vincennes, 22 juin 2008

L’affaire la plus récente de ce fiasco technico-judiciaire, c’est le procès des dix personnes sans-papiers accusées d’avoir incendié le Centre de rétention de Vincennes en juin 2008. D’après une consoeur qui a assisté aux audiences qui devaient se poursuivre jusqu’au 16 février (jugement le 17 mars), le dossier d’instruction repose uniquement sur les images de vidéosurveillance prises le jour de l’incendie. Il y avait neuf caméras, dont des images ont été diffusées à l’audience. Détail «surprenant», nous dit la consoeur: «il n’y avait aucun timecode. On ne savait pas exactement à quel moment correspondaient ces images.» De toutes manière, elles n’ont pas été convaincantes: impossible de reconnaître qui que ce soit. Encore moins d’expliquer l’incendie. «Le problème des vidéos c’est que je n’y reconnaît absolument pas mon client», selon une avocate cité dans Siné Hebdo.

Que l’on s’entende bien: ce billet n’est pas là pour alimenter un débat scientifique sur l’utilité de systèmes experts de traçage vidéos qui seraient un peu moins aveugles. L’idée n’est pas de se lancer dans une revue technique sur les innovations en cours pour que le « FRR » de tels systèmes tende vers zéro. Chercher à atteindre un niveau de perfection dans la capacité d’identifier une personne à son insu, même si cela réduit les chances d’erreurs judiciaires, ne saurait en aucun cas justifier ou légitimer la généralisation de ces dispositifs. Il est juste étonnant que de tels constats sur l’aveuglement des caméras de surveillance ne soient pas plus commentés lorsque l’on entend s’agit de parler d’«efficacité de la vidéoprotection».

C’est le propre de la novlangue: on vous dit que c’est efficace, alors que l’on sait pertinemment que ça ne l’est pas, ou pas vraiment comme on le présente à ses électeurs. La réussite du vidéoquadrillage des cités, c’est le conditionnement de toute la population, et non l’enfermement de quelques délinquants. Son corollaire, c’est l’alimentation d’un énorme marché qui va céder une nouvelle tranche de  l’espace public aux opérateurs privés. La nouvelle LOPPSI en discussion s’emploie à mettre en musique cette belle partition pas plus tard qu’en ce moment.

Et là comment ne pas citer la magnifique proposition de loi du funeste JF Copé, datée du 5 février, «visant à interdire le port de tenues ou d’accessoires ayant pour effet de dissimuler le visage dans les lieux ouverts au public et sur la voie publique».  Copé surfe ainsi sur les idées sinistres de son collègue UMP Vanneste, qui voulait interdire toute dissimulation du visage qui pourrait perturber le contrôle des caméras.

Il s’agit ici de ne pas se limiter au seul problème de la burqa et de l’entrevoir à travers le prisme de la sécurité. (…) Celle-ci constitue, selon Montesquieu, la première des libertés publiques.
Pour que les systèmes de vidéosurveillance soient efficaces, tout vêtement qui empêche l’identification en cachant le visage doit être proscrit sur la voie publique, sauf lorsqu’il correspond à une exigence médicale. (…) (proposition du 29.09.2009)

Copé utilise les mêmes arguments dans l’exposé des motifs, mais se garde bien de l’inscrire dans son texte de loi — qui ne sera sans doute jamais examinée:

À l’heure où les pouvoirs publics maintiennent un niveau d’alerte rouge du Plan Vigipirate face aux risques avérés d’un ou de plusieurs attentats graves, où les municipalités se mobilisent pour se doter de tous les moyens, y compris de vidéoprotection, pour assurer à tous la paix et la sécurité publiques, nos concitoyens ne comprendraient pas que des personnes puissent dissimuler entièrement, et sans motifs légitimes, leur visage dans l’espace public. (…) 5.02.2010.

Manif anti-Hadopi (avril 2009)

Le plus ridicule c’est que ces honorables parlementaires ont été totalement dépassé. L’inflation des textes ne leur fait pas peur: depuis juin 2009 — on se réveille — le décret anti-cagoule existe déjà: la «dissimulation illicite du visage à l’occasion de manifestations sur la voie publique» est punie d’une amende de 5eme classe. Soit 1500 euros. Amende qui doublera en cas de «récidive» si elle se produit au cours des douze mois suivants.

Le motodidacte ministre et maire de Nice Christian Estrosi a également prévu, dans le cadre de sa «loi sur les bandes violentes» qui devrait être réactivée au Parlement (en souffrance depuis juin 2009), de «compléter le Code pénal pour instaurer une circonstance aggravante nouvelle lorsque certaines violences sont commises par des personnes dissimulant volontairement leur visage, par exemple à l’aide de cagoules, afin d’éviter d’être identifiées et poursuivies par la justice».

Refuser la vidéoinquisition, il faudra s’y habituer, c’est de la crimepensée.

commentaires
  1. gerard dit :

    Montesquieu est vraiment utilisé à toutes les sauces.
    Il n’a à ma connaissance jamais dit que la sécurité était la première des libertés publiques, mais plutôt la sureté. La différence ? Si un pouvoir a la possibilité d’emprisonner des personnes ou de confisquer leurs biens sans recours efficace, la sureté telle que l’entendait Montesquieu est inexistante. Même si ce même pouvoir n’exerce ces possibilités que rarement, et fait beaucoup d’effort pour lutter contre la criminalité. Voir un digne représentant de la 5ème République se réclamer de Montesquieu est cocasse; que veut il faire ? établir un pouvoir judiciaire au même titre que les pouvoirs exécutif et législatif ?

  2. Olivier B. dit :

    Excellent billet, comme d’hab’ :-)

  3. […] l’efficacité de la vidéosurveillance pour endiguer la délinquance est controversée (voir ici et la), son efficacité pour foutre des PVs doit être facile à démontrer. Si j’étais […]

  4. […] notre billet du mois dernier sur la « cécité juridique » de la vidéosurveillance, nous évoquions la qualité médiocre des images de 9 caméras qui ont […]

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