Urban War Games: les simulateurs entrent en ville

Publié: 08/07/2010 dans A l'arrache
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Bachelot devant la "bête" de Thales

Début juin, sports et technologies ont vécu une belle histoire de « convergence ». S’il est question de «simulation», rien à voir avec le foot. C’est le rugby qui s’est sacrifié : le groupe Thales a monté une opération de communication millimétrée avec le concours du ministère de la Santé (et des Sports) et de la Fédération française de rubgy (FFR), pour présenter le «simulateur de mêlée M-REX», une petite «révolution scientifique et technologique qui permet d’allier la sécurité pour la santé des joueurs et la performance sportive». En prime, Thales s’est offert la présence des joueurs du XV de France, venus faire un peu de figuration pour Roselyne Bachelot. Mais derrière l’inoffensif M-REX, il y a d’autres programmes experts pour apprendre à dompter les sauvageons lors de prochaines guérillas urbaines!

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(source: libelabo.fr)

Ce prototype de simulateur est en effet un excellent produit d’appel. Un exemplaire unique, une application ludique, une finalité grand public. De quoi devenir le porte-drapeaux de la division Training & Simulation du géant frenchy. Une division qui fait son beurre essentiellement dans le secteur militaire, cela va sans dire, même si Thales fait aussi dans le simulateur de conduite pour poids-lourds ou avions de ligne.

War Games, by Thales

Depuis 2002, c’est surtout le fournisseur de l’armée de terre. Thales lui a fourgué son système SCIPIO (Simulation de Combat Interarmes pour la Préparation Interactive des Opérations). Montant du contrat à l’époque: 15 millions d’Euros. Objectif : «diminuer les effectifs nécessaires à l’animation des exercices d’état-major, tout en renforçant leur réalisme» (sic). Thales a un sous-traitant de choix : MASA Group, une boite informatique issue de l’Ecole normale supérieure. Son truc, c’est la «simulation d’agents adaptatifs, technologie déjà mise en oeuvre industriellement dans les domaines des jeux vidéo et de la formation professionnelle.» Plus récemment, des simulateurs Tigre, du nom de l’hélicoptère de combat d’Eurocopter, ont été livré à l’Ecole d’Application de l’aviation légère de l’Armée de terre (EA-ALAT).

Il y a aussi TACTIS, un outil fourni clé en main aux armées du monde. La plaquette présente la chose ainsi, en langue commerciale:

Le simulateur tactique de Thales

TACTIS is a powerful tactical and technical simulation platform tailored for combined forces instruction and training, based on:

  • a modular system designed to manage a wild range of different vehicles in multilevel training configurations;
  • an interoperability between all simulator types;
  • a sophistical virtual battlefield environment and realistic operational conditions.

TACTIS is the most sophisticated simulation training platform, fitting the combined forces needs and requirements in complex battlefield scenarios. Tactical training Urban environment Open environment.

C’est beau sur le papier, mais au vu des communiqués officiels, ça ne ramène pas des masses de clients… En octobre 2003, cocorico: Thales signe un contrat de 76,5 millions d’euros avec la modeste armée… des Pays-Bas. «Il sera utilisé pour l’instruction et l’entraînement des régiments d’infanterie et des régiments de chars de combat Leopard 2, dans un environnement virtuel mobile. TACTIS se compose de trente et un simulateurs, associés à huit systèmes basés sur PC. Le système [devait être livré] à la fin de l’année 2006.» En mars 2009, le groupe disait qu’il lorgnait sur un important programme américain: STOC II (Simulation Training and Instrumentation Omnibus Contract), une beau marché de 17,5 milliards de dollars sur 10 ans à partager entre les cadors du gotha militaire. Sans oublier les oligarchies pétrolières, puisque Thales est déjà associé avec un consortium d’Arabie Saoudite, Advanced Electronics Company (AEC), «pour créer une nouvelle entreprise qui fabriquera des simulateurs dans le Royaume saoudien».

SCIPIO, quand à lui, est présenté comme «l’outil privilégié de l’Armée de Terre pour l’entraînement des postes de commandement (PC) de niveau brigade et division», et a notamment été installé au Camp de Mailly (Champagne-Ardennes), siège du Centre de préparation des forces de la Division Simulation et Recherche Opérationnelle (DSRO) de l’armée de terre. C’est sans doute dans l’un de ces centres d’entrainement qu’a été tourné ce documentaire diffusé récemment sur Arte (Cut-Up – Le jeu – juin 2010). Voyez avec quel tact ces jeunes gens se défendent: « non non, c’est pas du tout, mais alors pas du tout comme un jeu vidéo »…

[Serious Games, de Florence Martin-Kessler & Jean-Baptiste Péretié]

S’entraîner à traquer… l’ennemi intérieur

Un autre outil de simulation informatique, cité dans la doc officielle, mais d’un point de vue «tactique»: JANUS, d’inspiration américaine — dommage Thales…—, cité ainsi dans la revue Doctrine de mai 2007:

JANUS est une simulation tactique représentant le combat interarmes et manipulant des entités de niveau système (véhicule ou combattant à pied) non agrégées pour un combat coercitif en terrain ouvert. Cet outil est destiné à la formation des officiers subalternes en école et à l’entraînement des postes de commandement (…).

Afin de l’adapter à la nouvelle conflictualité, les efforts de modélisation ont porté sur la zone urbaine et la représentation de nouveaux acteurs. Par exemple, il est possible de demander à un groupe de fouiller un bâtiment, d’y combattre à l’intérieur ou dans des égouts. Un nouveau modèle de confrontation basé sur l’opposition physique prend en compte la maîtrise de la violence afin de faire appliquer les règles d’engagement. Il permet d’opposer les éléments de la force à des foules. Pour ne pas être débordé, l’entraîné doit amener des renforts ou utiliser des armes non létales. Les décisions ne portent donc plus seulement sur la tactique mais aussi sur l’application des règles d’engagement. Les armes non létales peuvent aussi avoir des effets néfastes que le chef doit évaluer avant d’en décider l’utilisation et d’en assumer les conséquences que lui renverra la simulation.

JANUS contient, dans sa prochaine version, un modèle de foule, sous la forme de deux ellipses déformables, et permettant de masquer un terroriste. Le nouvel ennemi générique a été également modélisé. […]

Dans une autre revue du secteur, Heracles, à l’été 2008, dans un article sur «La numérisation de l’espace de bataille (NEB)» (.pdf), on apprend que des officiers de la DSRO «s’est rendue au Nouveau Mexique afin de participer aux travaux du groupe des utilisateurs de modèles de simulation JANUS. (…) Les réflexions ont porté sur les deux simulations de dernière génération, COMBAT-XXI et OneSAF (successeur américain de JANUS).»

Là aussi, la « doctrine » d’entrainement a forcément suivi la doctrine tout court. Si les « violences urbaines » deviennent une priorité dans les nouveaux types d’intervention des forces armées — comme la montré l’excellent ouvrage de Mathieu Rigouste, l’Ennemi intérieur (La Découverte) —, normal que ces petits bijoux informatiques mettent le fantassin du futur dans de bonnes dispositions.

A propos de la version « Combat XXI » du logiciel JANUS, nous sommes tombé sur une bien belle thèse (.pdf) de 2005, archivé sur un site appartenant à l’US Army (.mil) : elle décrit comment modéliser l’usage et l’impact d’armes non létales dans le simulateur Combat-XXI. C’est d’ailleurs le canon supersonique, le fameux LRAD, qui a été utilisé comme modèle (aperçu la première fois en situation lors du sommet de Pittsburgh en juillet 2009, il a bien failli être utilisé par la police de Vancouver lors du dernier G20).

Ouvert toute l’année: le Raid Hotel de Beauséjour

Camps de Sissonne (source wikipedia)

Bien entendu, la formation assistée par ordinateur a ses limites. Les différents corps d’armées peuvent déjà aller s’entraîner aux combats de rues, émeutes ou autres insurrections urbaines dans le « Centre d’entraînement en zone urbaine » (CENZUB) de Sissonne, dans l’Aisne. Des rues où les maisons «ont été construites sans toits», pour permettre «aux instructeurs de se déplacer au-dessus des élèves afin d’apporter les corrections en temps réel». Le vrai-faux village de Beausejour ressemble au monde des Bisounours, mais en un peu moins gentil: «63 maisons, toutes différentes, de nombreux obstacles (barrières, barricades, gravats), de différents types de rues (larges, étroites, en S ou dégagées).» Il y a même une «zone de bidonville dans laquelle il est impossible d’entrer avec des véhicules», «un camping formé de caravanes», etc.

Notre préféré: le « Raid Hotel » (sic), destiné à apprendre aux jeunes recrues comment prendre d’assault un batiment dans lequel s’est retranché un preneur d’otage, par exemple. En construction, prévu pour sortir de terre en 2012: le «village» de Jeoffrecourt, qui «représentera une ville de 5000 habitants, avec des bâtiments hauts, des zones commerciales»… Fin des travaux du CENZUB prévus en 2015, pour un coût total estimé à 80 millions d’euros.

Simulez, simulez, comme dirait l’autre, il en restera toujours quelque chose.

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