La Villeneuve de Grenoble, future technopole de l’insécurité urbaine?

Publié: 28/07/2010 dans A suivre
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La Villeneuve, 16 juillet (source daubé)

Le 30 juillet le président Sarkozy en personne viendra à Grenoble non pas pour inaugurer un pôle high-tech ou une nouvelle patinoire olympique, mais pour introniser le nouveau préfet de l’Isère. L’ancien a été sacrifié après les récentes émeutes de la Villeneuve qui ont suivi la mort d’un jeune braqueur et le bouclage intégral du quartier par les robocops de la police française. La dernière livraison du site Pièces et main d’oeuvre (La Villeneuve, c’est la technopole), qui connaît bien la région, met en exergue une citation du maire Michel Destot piochée dans Le Monde: «Nous avons été les pionniers dans de nombreux domaines, nous pouvons désormais l’être dans le traitement de ce nouveau fléau qu’est celui de la délinquance urbaine».

Inquiétant de voir le premier édile de Grenoble, lui même ingénieur et docteur en physique nucléaire, vouloir utiliser ce quartier Sud de la ville comme un laboratoire. La Villeneuve, il se trouve que l’auteur de ces lignes y a passé une partie de son enfance, dans les années 70. Et le côté « expérimental » de ce quartier n’avait encore rien à voir avec un quelconque traitement scientifique de la délinquance.

A l’époque, l’expérimental était dans les écoles. Sous le règne du maire socialiste Hubert Dubedout, des projets d’«écoles ouvertes» se sont montées à la Villeneuve, autour de cinq ou six écoles primaires et d’un collège. En soi, c’était déjà un laboratoire dans son genre. «Le projet de charte prévoyait, dès 1972, l’ouverture et le partenariat avec un élargissement de l’équipe éducative. La charte était issue d’une volonté militante trouvant écho dans une frange de militants associatifs (notamment la Confédération Syndicale des Familles), de militants pédagogiques, d’enseignants stimulés par 68, de parents militants avec l’appui du Recteur (contre celui de l’Académie…). Les habitants devaient se l’approprier, le dialogue avec les parents a été un des éléments des plus favorables», peut-on lire ici.

Dans mes souvenirs, peu de traces concrètes de cette « expérience », car l’école était forcément déjà une découverte. La seule chose qui me revient, c’est que nous avions le « droit » de tutoyer les profs. Qu’on n’appelait pas « maîtresse », mais par leur prénom. Le travail de groupe était omniprésent. Les sorties éducatives aussi. Des petits trucs qui font aimer l’école, en somme.

Plan de la Villeneuve - source: infoVN

Dubedout est présenté partout comme le champion de la mixité sociale. Et les longues tours de l’Arlequin en furent l’apothéose. L’Arlequin, car les façades étaient de toutes les couleurs. En fait de haut lieu de la mixité sociale, la Villeneuve — comme celui du Village olympique, pas loin — est devenu un guetto urbain comme les autres. Demandez à une agence immobilière du coin ce qu’on dit de « la Villeneuve » dans le business. Un endroit qu’il est ensuite facile de stigmatiser après un fait divers, pour annoncer vouloir, comme le reste, la « nettoyer » des « racailles armées jusqu’aux dents ».

Nous avons retrouvé un témoignage de l’équipe éducative de l’école des Charmes, sise à l’Arlequin, qui était au coeur du dispositif « école ouverte ». Difficile d’imaginer que ce type de laboratoire éducatif soit maintenu après le 30 juillet 2010.

Notre action témoigne qu’avec une équipe soudée par des convictions éducatives, une conscience politique de la fonction enseignante, il est possible de construire durablement une alternative à l’école sélective, compétitive, excluante, reproductrice d’un ordre social inacceptable.
A la promotion individuelle qui caractérise l’école, y compris « l’école républicaine » qui continue à cultiver individualisme et mythe de « l’égalité des chances », nous opposons une promotion collective qui cultive l’entraide, la solidarité, qui s’efforce de permettre à chacun d’utiliser au mieux son potentiel dans des projets d’action, de production, d’acquisition du savoir et en même temps d’affirmer et construire son identité singulière, de « s’individuer ». (…)

Pour mettre cette alternative en oeuvre, il n’est pas besoin de moyens exorbitants, il faut surtout une volonté partagée à tous les niveaux de la hiérarchie, et des dispositions pour que se constituent des équipes cohérentes.
Notre expérience montre que c’est possible avec des moyens normaux, pour peu que l’on considère le travail en équipe et les concertations non comme un « travail supplémentaire » mais comme une partie intégrante d’un métier à la fois dur et privilégié, les parents non comme des ennemis potentiels mais comme des « coéducateurs », les enfants non comme des élèves mais comme des personnes qu’il faut respecter, comme des acteurs de leur propre développement.
Nous sommes profondément convaincus que c’est possible, nécessaire, urgent… sans pour autant donner dans « l’illusion pédagogique ».
La vie dans un « quartier sensible » ne la permet pas. Quand un enfant de 13 ans qui a quitté depuis peu notre école, et qui s’y comportait déjà anormalement, manque de tuer le coiffeur du quartier avec un pistolet à grenaille pour faire la caisse, on mesure l’importance des autres facteurs : le grand frère délinquant, les fantasmes cultivés par la télé, l’impuissance familiale sous toutes les formes, les pères absents ou démissionnaires ou extrêmement violents, les mères culturellement permissives avec les garçons, l’univers de consommation, de désir d’immédiateté…

avant / après

En continuant nos petites recherches, bingo: en 2007 est né un projet de «laboratoire d’observation scientifique au  collège Villeneuve dans le cadre du Réseau Ambition Réussite (RAR) dont fait partie cet établissement». Pas de panique, rien à voir avec les plans du maire Destot en 2010, dans la lignée de son « grenelle de la sécurité urbaine ». Pourtant on frémit : c’est vrai que c’est à l’INRIA de Grenoble qu’ont été testés les premiers systèmes de «vidéosurveillance intelligente» (logiciel VSIS), savoir-faire essaimé ensuite au sein de la start-up Blue Eye Video. Et c’est bien entendu à la Villeneuve que ces merveilles ont été testées en grandeur nature, comme le rappelle PMO.

Non, le projet de « Labo Science » au collège de la Villeneuve est un «projet d’excellence scientifique aux services de la réussite scolaire des élèves». Le quartier y est décrit en ces termes:

Les élèves de ce quartier sont, pour la plupart, issus de milieux sociaux frappés par le chômage et la précarité. Cette situation est rendue plus difficile par le départ des couches aisées vers des établissements plus favorisés. Le classement en RAR du collège de la Villeneuve et des écoles environnantes doit permettre d’enrayer ces départs en créant un projet éducatif d’excellence autour du collège. Le réseau comprend, outre le collège, l’ensemble des écoles primaires et maternelles suivantes : Ecole Les Genêts, Ecole Les Buttes*, Ecole La Fontaine, Ecole Le Lac, Ecole Les Trembles, Ecole Les Charmes, Ecole Le Verderet, et Ecole La Rampe (académie de Grenoble 2007).

L’école Les Buttes, c’était mon école primaire. Elle n’était pas encore classée «Ambition réussite».
—-

Lire aussi l’analyse de Laurent Mucchielli, Arrêtez de dépenser l’argent dans le béton, investissez-le dans l’humain !

commentaires
  1. […] un braquage qui tourne mal, l’un des deux suspects tombe sous les balles de la BAC, dans le quartier de la Villeneuve. Très vite, le quartier est bouclé et s’en suivra plusieurs jours de révolte face aux […]

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