Jeunesse et délinquance : Bockel sur les traces de Bénisti

Publié: 09/11/2010 dans A suivre
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Villiers-sur-Marne, 2009 (arte.tv)

La question de la délinquance des jeunes fait à nouveau l’objet d’une vaste opération de com’ qui n’est pas sans rappeler la triste année 2005, qui se terminera par une série d’émeutes dans tout le pays. A cette époque, un député de l’UMP, Jacques-Alain Benisti, sortait de l’anonymat avec un rapport devenu fameux qui préconisait pour la première fois la « détection précoce » des enfants turbulents pour leur éviter la case prison dans leur adolescence. C’est cette même année que l’Inserm, l’institut public de recherche médicale, publiait une « revue d’études » sur la question, en prenant le partie de traiter la question là aussi sous l’angle « prédictif ».

Le 14 octobre 2010, le gouvernement organisait les premières « Assises de la prévention de la délinquance juvénile » (sic). Le 4 novembre,  Jean-Marie Bockel, le sous-ministre à la Justice, sortait un nième rapport sur la question. Comme par hasard, aujourd’hui même 10 novembre, Bockel doit faire mousser son « rapport » à Villiers sur Marne, fief de Bénisti… Pour régler la question « jeunes », les vieilles ritournelles prennent toujours le dessus. Voici quelques notes discordantes et deux documentaires à ne pas manquer.

Le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans », né justement en 2005 après le rapport de l’Inserm sur les « troubles de conduite chez l’enfant », revient à la charge dans un communiqué du 4 novembre:

[Le rapport Bockel] préconise à nouveau un « repérage précoce » des troubles du comportement chez l’enfant, indiquant que cette « vulnérabilité pourrait être repérée chez les petits entre 2 et 3 ans », en faisant référence à un projet d’avis du Conseil économique et social de février 2010 favorable à « un dépistage plus précoce des troubles mentaux des enfants et adolescents ». (…)

Ceci alors même que les liens entre des difficultés de comportement des jeunes enfants et une évolution vers la délinquance ont été invalidés par les sociétés savantes concernées et les professionnels et les citoyens impliqués dans le champ de l’enfance. Le Comité consultatif national d’éthique a dénoncé catégoriquement un tel amalgame dans son avis n° 95 rendu le 11 janvier 2007

Révoltes de 2005 (source interet-general.info)

Ensuite, un recadrage des chiffres cités par Bockel est nécessaire. Repris en choeur par la presse comme d’habitude, il indique que le nombre de mineurs mis en cause dans des faits de délinquance «a plus que doublé en une vingtaine d’années» (+ 118% entre 1990 et 2009). Sans relativiser ce chiffre à l’ensemble des classes d’âge, et sans rappeler que l’activité statistique policière a aussi terriblement évolué en 20 ans.

Le sociologue Laurent Mucchielli (CNRS/CESDIP) est souvent sollicité pour dégonfler ces chiffres trompeurs. En 2008, il publiait une contre-analyse suite aux propos de la Garde des Sceaux Rachida Dati qui tombait dans le même panneau. Son article, «Note statistique de (re)cadrage sur la délinquance des mineurs» publié dans la revue Champs pénal, reste une référence à garder sous le coude. Il y dressait 5 constats encore d’actualité:

  • Premier constat : il n’est pas vrai que la délinquance des mineurs ne cesse d’augmenter tandis que celle des majeurs baisse;
  • Deuxième constat : il n’est pas vrai que les mineurs délinquants sont « de plus en plus jeunes »;
  • Troisième constat : il n’est pas vrai qu’il existe un problème grave et particulier avec les mineurs de moins de 13 ans;
  • Quatrième constat : il n’est pas vrai que « Il y a 204 000 mineurs qui sont mis en cause pour des actes graves » ni que « Des mineurs délinquants, Arlette Chabot, c’est des violeurs, des gens qui commettent des enlèvements, des trafics de produits stupéfiants, qui brûlent des bus dans lesquels il y a des personnes »;
  • Cinquième constat : il n’est pas vrai que les mineurs délinquants ne font l’objet que de mesures éducatives ni que les juges sont naturellement « laxistes ».

Rappelons que pas plus tard que l’an dernier, c’est Brice Hortefeux qui s’y collait avec des chiffres tout aussi biaisés. Réagissant sur son blog au rapport Bockel et ses «15 propositions», Mucchielli n’y voit donc rien de nouveau : «Sa lecture est affligeante. Loin d’une analyse scientifique des causes de la délinquance et d’une évaluation objective des dispositifs existant, ce rapport est surtout une leçon de « morale républicaine à l’ancienne » (façon père fouettard), tendance légèrement islamophobe comme il convient de nos jours.»

« Assises » et vieilles ficelles

JA Bénisti (Ass. Nat.)

L’hebdo Politis a été parmi les rares organes de presse à mettre les mains dans le cambouis. D’abord en taillant un beau costard à Bockel — «le sécuritaire de proximité» — après les « Assises » du 14 octobre. Ensuite dans son article du 4 novembre sur le «délit de sale gosse», jour de la sortie du rapport Bockel.

Etaient présents le 14 lors de ces « Assises », place Vendôme, de grands « experts » en la matière, comme Éric Ciotti (le type qui veut supprimer les allocs aux parents de jeunes délinquants), Luc Chatel (éducation), Nadine Morano (famille), Jean-François Copé (chef des députés UMP et maire de Meaux), Jacques Alain Benisti (le revoilà), Alain Bauer (qu’on ne présente plus), mais aussi des maires membres du très sécuritaire Conseil national des villes (CNV), et bien sûr les procureurs ou préfet de police de Paris…

Avant de se distinguer en enterrant un rapport parlementaire sur les fichiers policiers, il a donc signé un rapport remarqué dont était tiré cette "courbe" prédictive d'un jeune délinquant (clic pour la source)

Morceaux choisis de l’article de Politis :

La novlangue est connue: la «prévention de la délinquance» n’est que la dénomination soft de la politique sécuritaire et discriminatoire de Nicolas Sarkozy vis-à-vis des jeunes de banlieue qui ne filent pas droit. Élaborée loi après loi depuis 2007, elle s’inspire des théories fumeuses des artisans de la répression active des enfants soupçonnés de déviance. C’est la politique de la «détection précocedès le plus jeune âge» des comportements «s’éloignant de la courbe du droit chemin» (1). Absentéisme, échec scolaire, insultes, comportements agressifs, mais aussi contexte familial sont passés au crible et interprétés comme signes avant-coureurs de délinquance. (…)

Politis 4/11 - clic pour l'agrandir

A les entendre, des jeunes originaires des banlieues et pas-Français-de-souche qu’il convient de rééduquer au plus vite. Comment ? En obligeant, par exemple, enfants et parents à aimer la langue, la culture et le patrimoine de notre pays. Car chez ces gens-là, dixit Xavier Lemoine, maire de Montfermeil et vice-président du CNV, ça « parle sabir » et »ça regarde le Net et la télé de là-bas. » (…)

Les méthodes «nouvelles» – suggérées tiennent de la vieille soupe : bureau des familles censé miraculeusement régler détresses conjugales, addictions et surendettement, contrat de responsabilité parentale (précédant la très pédagogique suppression des allocations), policier référent et avocat dans l’enceinte de l’école, contrats locaux de sécurité, centres éducatifs fermés, etc. (…)

La main sur le coeur, Jean-Marie BOCKEL a clôturé les Assises par un vibrant « C’est avec l’amour et la loi que nous parviendrons à aider ces jeunes ». Mais les moyens financiers à mobiliser n’ont pas été évoqués. Au ministère de la Justice, on confirme que la commande de L’Elysée inclut « un diagnostic et des propositions, mais pas de budget. » Et que « il n’y a aucun lien entre ce rapport et le bilan de l’application de la loi LPD » que le ministère de l’Intérieur prépare en toute discrétion. »

Quant aux travailleurs sociaux, réunis à partir de 2004 dans un Collectif national unitaire (CNU) pour contrer la loi de « prévention de la délinquance » (tout court), promulguée finalement en mars 2007, ils se sont étranglés en lisant ces propos de Bockel:

« il faut réinvestir politiquement le travail social en valorisant davantage auprès du public les travailleurs sociaux, les juges des enfants, les professionnels de la protection de la jeunesse ».

Bien joué, le gouvernement. Car il se pourrait bien que le CNU, en sommeil depuis quelques temps, décident de se réunir à nouveau pour montrer en quoi leur profession n’est justement pas « réinvestie ». La CNT a frappé la première.

«L’émeutes est ponctuelle mais la tentation permanente»

Grèce, décembre 2008 (dr)

Une fois n’est pas coutume, voilà que la télé nous offre un éclairage plus proche des réalités sociales sur les jeunes et la « délinquance ».

C’était hier soir 9 novembre sur Arte avec sa soirée Théma « Révoltes urbaines: au delà des préjugés? », qui comprenant deux documentaires de fond, nuancés et approfondis. Étrange tout de même que la soirée n’ait débutée qu’à 22h30, les théma étant d’ordinaire diffusés en première partie de soirée — le CSA aurait-il exigé une diffusion tardive parce qu’il est question de « violence »? On n’ose y croire. Rappelons qu’il y a un mois, la même chaîne avait été moins inspirée avec « La cité du mâle », un film caricatural dont la programmation avait été reportée suite à une plainte de la journaliste auteure de l’enquête, qui s’estimait trahie par la production.

Cette fois, nous vous conseillons chaudement « La tentation de l’émeute » (à revoir ci-dessous, pendant 7 jours jusqu’au 17 novembre), co-écrit par un journaliste (Samuel Luret) et un sociologue (Marwan Mohammed*). Un doc tourné à Villiers-sur-Marne, ville dont le maire n’est autre que… Jacques-Alain Bénisti. Profitez bien de ces rares témoignages, à visage découvert et sans la capuche, des habitants du quartier des Hautes-Noues. Marwan Mohammed revient sur le tournage pour Arte Magazine.

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(*) Par le plus grand des hasards, Marwan Mohammed, au nom du « groupe Claris », faisait partie du jury des Big Brother Awards l’année où ce même M. Bénisti devenait co-lauréat, avec l’Insem, du prix « Novlang » aux BBA 2005 — pour les raisons rappelées au début de cet article. Une double distinction qui a remporté l’un des « Prix du Public » décernés lors des 10 ans des BBA en mai dernier.

P. S. A revoir aussi:

  • « Les raisons de la colère », 2ème volet de la soirée Théma, qui se penche avec minutie sur trois exemples concrets de lutte sociale au Danemark (affaire de la maison des jeunes de Copenhague en 2007), en Grèce (qui revient sur la mort d’un jeune lycéen en 2008) et en Chine (émeutes d’ouvriers à Shenzhen). Jusqu’au 17 novembre sur Arte.tv, rediffusion le 3 décembre.
  • Toujours sur Arte, l’émission Yourope, produite par la ZDF, a consacré son dernier opus à la délinquance juvéline en traitant la question au Royaume-Uni, en Albanie et en Suède. Dans le premier volet britannique, un jeune homme de 22 ans explique comment il est encore fiché « délinquant sexuel » pour une bêtise de gamin: il a harcellé des jeunes filles quand il avait 13 ans (à revoir ci-dessous).

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