Primaires du PS : du rêve au piège orwellien

Publié: 24/01/2011 dans A l'arrache
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La semaine dernière, un élu UMP de l’Hérault, Arnaud Julien, a tenté de mettre un peu de sable dans la machine électorale du Parti socialiste. Il dit avoir saisi la CNIL pour clarifier le statut du fichier d’électeurs que le PS doit constituer pour ses « primaires populaires » en vue des présidentielles de 2012. Or, ficher les opinions politiques est impossible sans l’accord des intéressés.

Pour Arnaud Montebourg, principal partisan et lui-même candidat à ces primaires, tout est nickel: «Voter, c’est un acte volontaire, consenti, un acte d’adhésion. Il n’y aura évidemment personne qui viendra voter contre son gré», a-t-il dit à l’AFP, précisant qu’il était «bien évident que la CNIL avait été préalablement consultée par le Parti socialiste». Reste qu’un rapport de la fondation Terra Nova, écrit en juin 2009 pour le compte du PS, cite en exemple la campagne de Barack Obama, qui a usé et abusé de fichiers inquisiteurs lors des élections de 2008.

Terra Nova est l’un des clubs de réflexion favoris du PS. En juin 2009, son président Olivier Ferrand remet un rapport intitulé « Pour des primaries ouvertes et populaires » (document .pdf) au secrétaire national du PS chargé de la rénovation, un certain Arnaud Montebourg (parmi d’autres documents archivés sur cette page).

Ce rapport de 33 pages (plus les annexes) donne les grandes lignes d’un système de « primaires à la française ». Un système inspiré par deux cas d’école: les primaires organisées en Italie par la gauche en 2005 (Romani Prodi, investi par 4.3 millions d’électeurs), mais surtout celles de Barack Obama aux USA en 2008. But avoué par Terra Nova: «Le principe qui doit gouverner nos choix est simple : l’efficacité, afin de se donner les meilleures chances de gagner en 2012.» Traduction: les primaires seraient donc plus une fin qu’un moyen, à savoir donner une «dynamique» au vainqueur des primaires pour que le candidat du PS remporte le scrutin en 2012 (comme l’ont fait Prodi et Obama).

Le fait que le «collège électoral de la primaire» ne soit plus limité aux militants (cotisants) du PS, mais «ouvert aux sympathisants», devient le coeur du problème.

Le rapport de Terra Nova, écrit dans la foulée de l’élection américaine, s’intéresse presque exclusivement au cas Obama pour élaborer son plan.

La victoire présidentielle, Barack Obama la doit certes à ses qualités personnelles, son charisme exceptionnel. Il la doit tout autant à une campagne révolutionnaire : « la meilleure campagne jamais réalisée », selon les propres termes de Barack Obama. Sa campagne marque une rupture : il ne s’agit plus d’une campagne politique traditionnelle, de conviction des électeurs, mais d’une campagne visant à créer un mouvement, une campagne de mobilisation.

La mobilisation militante est en effet exceptionnelle. 13 millions de personnes ont participé à la campagne d’Obama. 3 millions ont fait des dons. Près de 2 millions ont milité sur le terrain. Du jamais vu. Barack Obama a créé un immense mouvement, une « communauté Obama ».

Si Barack Obama a pu générer une telle mobilisation, c’est que l’objectif même de sa campagne est la mobilisation. Elle repose sur trois leviers principaux : le message, internet, l’organisation de terrain.

Le PS a même pris des cours à la source, en participant à un « séminaire », en mars 2009, organisé par l’équipe de campagne d’Obama (« From campaign to governance ») et qui a réuni une vingtaine de délégations internationales… Pour le PS étaient présents Arnaud Montebourg, Delphine Batho (députée des Deux-Sèvres, proche de Royal), Jean-Marc Germain, directeur de cabinet de Martine Aubry), cornaqués par Olivier Ferrand.

« Micro-targeting » et facebook customisé

La description méthodique de la campagne d’Obama insiste à plusieurs reprises sur l’importance des fichiers de prospects que le camp Obama a du constituer pour parvenir à un tel succès électoral. Des méthodes difficilement exportables en l’état dans notre beau pays. C’est pourtant le nerf de la guerre, comme l’écrit le rapport:

La primaire ouverte nécessite aussi une longue préparation technique. Il n’y a pas de précédent en France, il y a donc une expertise à construire. L’opération est complexe par son ampleur : l’organisation de la mobilisation citoyenne, la constitution de la liste électorale, les parrainages, l’organisation de la campagne, la tenue des bureaux de vote, le décompte des résultats, le financement, la supervision, les modalités de clôture… En cas de défaillance dans la logistique ou de doute sur la sincérité du scrutin, la primaire, loin d’être un atout, se transformerait en handicap pour notre candidat. Il est urgent de décider.

A propos de la méthode Obama, le rapport de Terra Nova a le mérite de la franchise:

Reste enfin un outil exceptionnel : la base de données Catalist

Barack Obama a réussi le rêve orwellien de tout candidat américain : ficher l’intégralité du pays. Les Républicains s’étaient lancés dans cette entreprise à partir de 2000, avec Karl Rove. Elle repose sur la technique du micro-targeting : il s’agit de consolider le maximum de bases de données existantes (bases électorales, commerciales, politiques) afin d’obtenir des données individuelles sur tous les électeurs. Ces données sont utilisées pour élaborer des messages personnalisés, notamment pour le porte-à-porte. La campagne Obama a atteint une nouvelle dimension dans le micro-targeting. Elle a investi massivement dans l’achat de fichiers (30 M$). Surtout, elle y a ajouté la collecte militante tout au long des primaires et de l’élection générale : les deux-tiers des informations proviennent de la campagne elle-même. A l’arrivée, il y a la création de la base de données la plus impressionnante jamais réalisée, Catalist : un fichier unique qui répertorie individuellement 220 millions d’Américains, avec jusqu’à 600 informations par personne.

Dans un autre document, Terra Nova note que Catalist a été fondé en août 2005 par Harold Ickes, ancien conseiller de Bill Clinton, «afin de doter le courant progressiste d’un outil capable de rivaliser avec celui des conservateurs» (Voter Vault). «En 3 ans, il a levé 14 millions de dollars pour atteindre cet objectif. Lorsque s’est engagée la campagne présidentielle, la base de Catalist contenait des données sur plus de 220 millions d’Américains : 140 millions qui sont inscrits sur listes électorales et 80 millions qui, bien qu’électeurs potentiels, ne sont pas inscrits.»

On imagine mal le Parti socialiste dépenser des millions en « achat de fichiers » pour recruter des sympathisants. Quoique… La CNIL, comme elle l’a rappelé dans une note de juin 2009, indique qu’il est tout à fait légal, pour tous les partis, d’accéder à la liste électorale (le fichier des électeurs) en vue de « prospection politique ».

Le recours aux fichiers commerciaux est également permis, mais pas comme aux Etats-Unis: «à condition que les personnes concernées aient été informées de la possible ré-utilisation à des fins de prospection politique de leurs coordonnées et qu’elles aient eu la faculté de s’y opposer», dit le CNIL. «Dans ce cas, les partis (…) doivent s’assurer que cette information préalable des personnes a bien été faite.»

Élargir la base des sympathisants en tapant dans les fichiers commerciaux peut donc s’avérer quelque peu compliqué… et risqué! L’avantage de la démarche, c’est qu’il y a un seul fournisseur. En Europe, le géant toutes catégories des bases de données « comportementales », c’est aussi une société américaine, Acxiom Corp., qui a pris le contrôle des deux leaders français, Consodata et Claritas, avant de les marier de force en 2004.

Rien ne dit maintenant si le PS va suivre l’exemple d’Obama à la lettre. Terra Nova rappelle que l’arme ultime du candidat démocrate, ce fut « MyBO », un embryon de « réseau social » à la facebook: «Plus innovant, il permet aux sympathisants d’entrer en contact et de s’organiser en équipe pour militer. Structurés en groupes géographiques locaux ou thématiques, ils disposent de moyens d’actions : des documents de formation, le kit de campagne, l’accès aux listings de téléphones et d’adresses pour faire du phoning et du porte-à-porte». Un système décentralisé qui peut quand même servir à… fliquer les militants:

Chaque militant a le sentiment d’être son propre directeur de campagne, avec un tableau de bord qui agrège les indicateurs de ses actions ou de celles de son équipe : combien d’argent récolté, combien de personnes approchées, combien de militants recrutés… Mais ce reporting, qui permet de laisser une grande autonomie aux groupes pour organiser leur travail, permet également un contrôle serré de leurs actions par le staff de campagne.

Enfin, la campagne Obama a bombardé les électeurs de SMS et d’e-mails: 1.3 million de numéros de téléphones mobiles et 13 millions d’adresses électroniques ont été collectées! Rapporté à la population française (cinq fois moindre), pour faire aussi bien le PS devra récolter 260.000 numéros et 2,6 millions d’e-mails… Tout ça en recueillant l’accord préalable de chaque personne avant de les inonder! Au final, le fichier du PS — comparé aux 220 millions de fiches d’Obama — devra en contenir au moins 40 millions en France pour espérer être aussi efficace .

Bref, pour le PS l’organisation des primaires n’est pas encore un «rêve» mais c’est déjà très orwellien.

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